Epistolaire ~ 2

Elle se procurait papier et enveloppes chez Benneton, boulevard Malesherbes, à Paris. L’esprit de cette maison de qualité, fondée en 1880 par Emile Benneton, graveur-ciseleur, convenait parfaitement à son goût pour la sobriété et le raffinement, pour le prodigieux savoir-faire des maîtres-artisans et enfin, pour l’amour de ce qu’elle appelait le Beau. Son choix se portait immanquablement sur un papier vergé ivoire au grammage classique. Elle s’appliquait, lorsqu’elle prenait la plume, à faire en sorte que le papier devienne non seulement « amoureux de l’encre » mais également, nonobstant sa densité, révélateur de la clarté de ce qu’elle avait à exprimer, à travers les délicates lignes filigranées. Elle s’installait alors dans le dix-septième siècle intimiste de Vermeer et revêtait, le temps d’une rêverie, la veste jaune d’Une femme écrivant une lettre, rendant son allure définitivement grotesque aux yeux de quiconque passait par là. Toutefois, même si la couleur jaune d’une étoffe ne parvenait pas, selon elle, à éclairer son teint chocolaté, elle affectionnait cette couleur par-dessus tout dans la nature : les œufs au plat, les champs de jonquilles, les bouquets de gerberas savaient la rendre joyeuse et surtout, les boîtes aux lettres de La Poste.

Octobre 2008
© andrea couturet

La plume de Joséphine

Joséphine Lanesem

« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ! ». On pourrait appliquer ce mot de Baudelaire à l’exercice de style que s’impose et propose Joséphine Lanesem avec brio dans son recueil Je serai ta cage et ta forêt. A partir de cinq mots choisis par ses proches et amis, elle compose un récit pour chacun, « comme une histoire sur mesure », à la manière d’un musicien inspiré, échevelé.

La plume de Joséphine, c’est la « plume du joséphin, oiseau azuré des glaciers ». C’est la plume de l’oiseau de Paradis niché dans la transparence éclatante de L’Arbre du Paradis, incarné par le souffle des pinceaux de Séraphine de Senlis (quelle merveilleuse mise en bouche que la première de couverture !). C’est un don, un abandon qui a le bon goût de l’enfance, de l’étrangeté, de l’intériorité. Comme l’a souligné une grenouille amoureuse d’un hortensia (mais-pas-que), c’est surtout une déclaration d’amour à ses proches et amis – et aussi une offrande généreuse à ses lecteurs.

J’ai lu quelque part que la vie est « responsablement heureuse, malgré sa mélancolie« . Même si je soupçonne Joséphine de venir d’une autre planète, nous sommes bel et bien sur Terre dans son livre. Les personnages que l’on rencontre sont souvent abîmés par la vie. Et pourtant la légèreté pointe le bout de son nez à chaque page.

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Epistolaire ~ 1

Ecrire. Comment le pourrait-elle, incapable d’imaginer sa propre vie, d’incarner son propre rôle ? Car il s’agit bien d’imagination, n’est-ce-pas, « cette reine des facultés ! », chère à Baudelaire. Il ne suffit pas de savoir bien écrire – ne lui avait-on pas dit, à de nombreuses reprises, qu’elle savait bien écrire ? mais, que signifie bien écrire ?
D’après Simon Leys, « ce qui permet aux grands artistes et écrivains de créer, ce n’est pas l’intelligence (…) ; ce n’est pas la sensibilité non plus (…) ; ce n’est pas une question d’éducation ni de goût (…). La vraie source de toute création, c’est l’imagination. » Depuis toujours pourtant, elle avait l’intime conviction que là était son unique dessein : écrire. Cependant, qu’avait-elle de si intéressant à dire au monde ? Dépourvue de cette redoutable chimère et à l’heure où les technologies nouvelles envahissaient le monde à un rythme effréné, Camille Chautemps avait trouvé un moyen qui répondait humblement à son goût pour la chose écrite : la pratique épistolaire.

Octobre 2008
© andrea couturet