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Ce matin, avant d’envoyer Sidonie dans ma Corbeille, j’ai repensé à ce que m’avait dit un ami il y a quelques mois à propos d’un autre billet : « Pourquoi as-tu supprimé ton dernier article ? Dès lors que tu publies un article, celui-ci ne t’appartient plus. Il appartient au lecteur. Tu n’as pas le droit de supprimer ainsi un article ! ».

Cette remarque surprenante mais pertinente soulève de nombreuses problématiques liées à la difficulté d’écrire, me semble-t-il : tout d’abord, à partir de quel moment considère-t-on qu’un texte est prêt à être publié ? (je ne m’intéresse pas ici à ceux qui font de la littérature leur « métier » (*), qui travaillent à une œuvre au long court mais de nous autres, blogueurs – quel vilain mot que j’emploie ici sans dédain – qui publient vaille que vaille des articles, billets et autres chroniques sur la Toile pour des raisons… diverses et variées – quant à moi, après huit mois de présence sur WordPress, je ne suis pas même certaine de savoir exactement pourquoi j’ai ouvert ce blog chronophage à souhait… Outre le plaisir de noircir du papier, la joie de la découverte, le partage de…). « Ne raconte pas ta vie. Concentre-toi sur ton sujet ». Tiens, la petite voix. Que ferait-on sans elle ! Personnellement, j’ai parfois envie de lui tordre le cou.  Voyez-vous, en ce moment, elle me presse de supprimer cette phrase qui commence par « quant à moi ». Mon traitement de texte le permet, alors pourquoi ai-je décidé de la conserver, d’après vous ?

Page blanche

milimbo.com

Ensuite, pourquoi ne pourrait-on pas modifier un article déjà publié sur un blog ? Après tout, cet espace est avant tout une sorte de laboratoire (j’en conviens, le mot est assez pompeux). Comprenez-bien qu’il ne s’agit pas pour moi de modifier un article dans sa totalité mais d’y apporter une tonalité plus juste en réécrivant une phrase, en substituant un mot par un autre ou en développant une idée, par exemple. A tout le moins, de verbaliser au mieux mon ressenti, d’approcher au plus près ce que j’ai voulu exprimer (entre nous, j’ai déjà pratiqué la chose… Un mot par-ci, un mot par-là, par petites touches impressionnistes qui passent plus ou moins inaperçues – mon ami veille !). Et en l’espèce, la petite voix m’avait bien dit : « Tu ne peux pas décemment publier cet article en l’état, voyons ! ». Aujourd’hui, en relisant Sidonie, il m’apparaît qu’elle avait raison – comme très souvent. Le passage sur le fichu est passablement bancal et mal fichu. Il gagnerait à être augmenté, rafraîchi. Cela dit, si je l’écoutais à chaque fois (la petite voix), je ne publierais jamais rien. Je l’écoute donc avec intérêt et modération (et modération ou mais modération ?!).

Enfin, l’écriture a-t-elle pour unique objectif d’être gravée dans le marbre à tout jamais ? Dès lors que l’on publie, elle devient irréversible – lapalissade. Les paroles s’envolent, les écrits restent dit le proverbe. Il semblerait que l’ère numérique n’ait rien changé à cet adage – bien au contraire. C’est pourquoi, en attendant qu’une pluie de météorites nous tombe sur la tête, j’ose user sans compter de mon pouvoir de cliquer sur le bouton gauche de ma souris verte pour envoyer dans la Corbeille un article qui n’aurait jamais dû quitter sa qualité d’ébauche dans les entrailles algorithmiques du Pig Tada, afin qu’il devienne (qu’il devînt ?) à tout jamais une Page introuvable.

Sont-ce là questions oiseuses parce que courtes sur pattes ? Dans le cadre de ce qui s’apparente à une « improvisation » aldorienne, peut-être et tant mieux !

Et que devient le lecteur désappointé dans cette histoire ? Pour l’instant, je lui propose ces quelques lignes vénérables, savoureuses et familières – qui, j’ose l’espérer, éclaireront mon propos.

  « Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.
(…)
Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez,
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

Extrait de L’Art poétique, Nicolas Boileau, 1674

(*) Bon sang ! Des « guillemets d’hypocrisie » ! Aldor, si vous êtes tombé de votre chaise, j’espère que vous n’avez rien de cassé !

© andrea couturet
Décembre 2017

12 réactions sur “Page introuvable

  1. N’en déplaise aux amis et aux petites voix, j’écris, corrige apres publication, efface s’il m’en prend l’envie et raconte ma vie bien que ce dernier point soit parfois ressenti comme une défaite. Il me semble que vous avez tous les droits, ne les ayant pas cédés à une maison d’édition. D’ailleurs il y a bien des écrivains qui retirent de la circulation d’anciennes éditions qu’ils désavouent. Je réagis à une lecture superficielle de votre billet qui mérite un commentaire bien plus approfondi que celui-ci, veuillez m’en excuser. Notre rapport à l’écriture et à la diffusion – vaste question. 🙂

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  2. je plussoie Frog. Par curiosité je viens de regarder mon « radeau de la lune » : 700 mots, dix huit étapes de corrections sur trois jours…. et j’y reviendrai surement un jour ou l’autre 🙂
    et j’ajoute de mon cru : les amis et les petites voix sont très importantes, tant qu’on ne les écoute pas trop !

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  3. C’est intéressant, parce que moi je bosse à la radio, alors il est naturel en ce qui me concerne de considérer que tout ce qu’on écrit nous échappe dès l’instant où on le diffuse. Par contre, ta démarche est parfaitement cohérente pour un auteur. En tant que lecteur, elle me brise le cœur, mais je ne peux pas m’y opposer.

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    • « Ah ! Non ! C’est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire… oh ! Dieu ! … bien des choses en somme.. »
      D’autant plus que l’esprit d’escalier me suit comme mon ombre.
      J’imagine que travailler à la radio doit être encore plus stressant puisqu’il est impossible de revenir sur un texte !
      Merci Julien et bonnes fêtes !
      🙂

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  4. Bonjour, Andrea,

    Je corrige beaucoup, quant à moi. Autant l’enregistrement est figé, autant le texte, qui est son commentaire, mûrit et s’enrichit, notamment de ce que les uns et les autres me dites.

    Cela étant, et sauf quand il s’agit simplement de corriger une coquille, j’ai une petite sensation de tricherie quand je modifie sans le signaler, dans la mesure où le texte est daté. Mais je passe au dessus !

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  5. Bonjour Aldor,

    D’abord, sachez que vos articles sont souvent inspirants.
    Vous parlez des « uns et des autres » et c’est très juste. Au départ, en ouvrant ce blog, je n’avais pas du tout envisagé la blogosphère comme un lieu de partage. Et comme vous dites, les commentaires sont bien nourrissants (avec votre article « Entre guillemets », par exemple, un vrai délice ! l’article, les commentaires, tout !).

    Quant à ce sentiment de « tricherie », je l’éprouve aussi sans trop de prégnance. Je me dis que mes petites modifications passeront inaperçues ! (d’ailleurs, j’ai déjà changé deux-trois choses dans cet article ! ah ah ah !).

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