Le corbeau de Vancouver. Agenda ironique, 08-2018

Préambule
L’Agenda ironique, ce mois-ci, est placé sous l’égide d’André (pas fait exprès), à travers un hommage rendu au poète Marcel Thiry. « Le thème sera le titre de son recueil de poésie, titre et premier vers de son premier poème paru en 1924 : “Toi qui pâlis au nom de Vancouver.”
Les mots imposés ont été tirés au hasard dans le même recueil : paradis, accordéoniste, suave, Alfa Romeo, février, accord et civil. »

Le corbeau de Vancouver. Madeleine et Léonie # 30
Agenda ironique, août 2018

LÉONIE. – [elle se racle la gorge]

Sur le trottoir indigo
un jeune soldat, sage,
dort dans les choux-fleurs

[fièrement] Et voilà le travail !

MADELEINE. – QUOI ?! Mais ce n’est pas du tout un poème fondu, ça ! Tu n’as pas respecté les règles ! Hop, exclue du cercle de l’OuLiPo (1) !

LÉONIE. – A bas les règles, les consignes et autres billevesées ! Dame Contrainte, allez vous faire voir à Vancouver. Vive le Grand N’importe quoi.

MADELEINE. – Convoquer Arthur (2) et Lucien (3) ! En plein hors-sujet, ma pauvre Lucette ! Je te rappelle que l’invité de ce mois-ci s’appelle Marcel Thiry, né le 13 mars 1897, à Charleroi et mort le…

LÉONIE. – Épargne-moi l’état civil de ce monsieur, veux-tu. Les belges, toujours les belges ! Il n’est question que des belges en ce moment ! Au secours ! Dans ma vie, il n’existe qu’un seul Marcel – le plus fringant, le plus vivant, le plus intelligent des êtres. Le plus…

MADELEINE. – On a compris. Voici un vrai poème fondu :

Dans un bar sans éclat
Une Allemande, un soldat
Il suffit d’un soir

LÉONIE. – [elle imite la voix de Madeleine] Et d’un matin suave et doux… afin d’accueillir, dans la lumière duveteuse de l’Enfer, les grands perroquets verts de l’accordéoniste fou.

MADELEINE. – [elle hausse les épaules] Tu ne l’emporteras pas au Paradis, crois-moi. Et tes enfants non plus.

LÉONIE. – Depuis quand ai-je des enfants ?

MADELEINE.- Depuis l’ère glacière et léonienne du grand N’importe Quoi. [blanc] Pour en revenir à Marcel Thiry, j’ai appris qu’on avait retrouvé dans ses archives un document exceptionnel.

LÉONIE. – Exceptionnel en quoi ?

MADELEINE. – Laisse-moi finir. Il s’agit d’une lettre un peu particulière. Celle d’un corbeau.

LÉONIE. – Un corbeau. Ben voyons. Un corbeau farci aux cèpes ?

MADELEINE. – Ses archives sont accessibles sur Internet. Regarde, j’ai fait une capture d’écran (4).

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LÉONIE. – [impénétrable]

MADELEINE. – Tu ne remarques rien ?

LÉONIE. – Fake news. Point.

MADELEINE. – Point ? comme le titre et le thème du numéro 2 de la revue Artichaut ?

LÉONIE. Double fake news.

MADELEINE. – Zut, c’est le numéro 3, en effet.

LÉONIE. – La lettre n’est pas signée.

MADELEINE. – La lettre d’un corbeau n’est jamais signée, triple buse. Tu vois bien que cette lettre est incomplète. Des mots ont disparu. D’après les spécialistes, il existerait même une page 2. Certains, comme Corolle Lerourette, pensent que l’auteur de cette lettre n’est autre que…

LÉONIE. – Jacques Prévert, « Martyr, c’est pourrir un peu« .

MADELEINE. – [abattue et sidérée] Tu ne manques pas d’air ! Pourquoi casses-tu toujours mes effets de cette façon ?

LÉONIE. – [indifférente] Je ne respire que du gaz carbo-ironique.

MADELEINE. – A propos d’ironie, c’est quoi déjà la consigne de l’agenda de ce mois-ci ?

LÉONIE. – En accord avec André (hé hé), Andrea (ah ah) ne participera pas à l’Agenda (hi-han).


Toi qui pâlis au nom de Vancouver de Marcel Thiry (1924)

Le poème non fondu de Léonie

Léo AI

Léonie

Toi qui pâlis au nom de Vancouver
Tu n’as pourtant fait qu’un banal voyage ;
Tu n’as pas vu les grands perroquets verts,
Les fleuves indigo ni les sauvages.

Tu t’embarquais à bord de maints steamers
Dont par malheur pas un ne fit naufrage,
Sans grand éclat tu servis sous Stürmer,
Pour déserter tu fus toujours trop sage.

Mais il suffit à ton orgueil chagrin
D’avoir été ce soldat pérégrin
Sur le trottoir des villes inconnues,

Et, seul, un soir, dans un bar de Broadway,
D’avoir aimé les grâces Greenaway
D’une Allemande aux mains savamment nues.


Le poème fondu de Madeleine 

Madeleine

Madeleine

Toi qui pâlis au nom de Vancouver
Tu n’as pourtant fait qu’un banal voyage ;
Tu n’as pas vu les grands perroquets verts,
Les fleuves indigo ni les sauvages.

Tu t’embarquais à bord de maints steamers
Dont par malheur pas un ne fit naufrage,
Sans grand éclat tu servis sous Stürmer,
Pour déserter tu fus toujours trop sage.

Mais il suffit à ton orgueil chagrin
D’avoir été ce soldat pérégrin
Sur le trottoir des villes inconnues,

Et, seul, un soir, dans un bar de Broadway,
D’avoir aimé les grâces Greenaway
D’une Allemande aux mains savamment nues.


Notes
1) Site de L’OuliPo, ici
2) Allusion au Dormeur du val d’Arthur Rimbaud
3) Allusion à la réplique de Lucien, personnage du film de Jean-Pierre Jeunet, Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain
4) Le collage du cadavre exquis a été réalisé avec des coupures des journaux et revues suivants : Le Monde, Le Monde Diplomatique, Le Magazine Littéraire. Le mot « Vancouver » est issu de la première édition du journal The Weekly Herald and North Pacific News, imprimée en 1886. Photo : CBC/Université de Colombie-Britannique
© andrea couturet
Août 2018

23 réactions sur “Le corbeau de Vancouver. Agenda ironique, 08-2018

  1. La poésie est plus que Vancouverisée, ici ! C’est une grain-rigolade de choux-fleurs bien tournée, un bricolage de mots tricoté avec adresse.
    Bravo, que d’idée pour ce corbeau ironique d’août chez André.
    Admirative.

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