Roger Caillois

Agate oeillée (RCaillois)

© Laboratoire de Minéralogie – MNHN – Paris

« L’extrême diversité des agates entraîne qu’elles présentent une multitude d’images, qui presque toutes, d’ailleurs, demeurent imprécises et ambiguës comme figures de nuées. Il faut, pour les arrêter, que l’imagination y mette du sien et qu’elle se tienne au simulacre qu’elle a choisi de déchiffrer. En outre, les dessins dépendent des espèces. On retrouve des motifs analogues sur les agates de même provenance, au point qu’un amateur expérimenté pourrait déduire celle-ci de la topographie des veines, des taches, des poches, des strates, révélée par la coupe et le polissage de l’échantillon envisagé. Lire la suite

Benoît Lambert. 1

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Benoît Lambert est metteur en scène. Depuis 2013, il est directeur du Théâtre Dijon-Bourgogne. Il est également l’auteur de plusieurs pièces de théâtre dont Bienvenue dans l’espèce humainecréée le 13 février 2012 au lycée Stephen Liégeard à Brochon (Côte-d’Or). Il m’a été donné d’assister à une représentation de cette pièce récemment, interprétée par deux comédiennes, Anne Cuisenier et Géraldine Pochon. C’est drôle, fin, grinçant, déstabilisant (pas du tout racoleur, comme on pourrait le croire au départ). En voici un extrait.  Lire la suite

Marcel Proust # 9

Freepix« Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de cartes, les rivières où des barques s’évertuent sans avancer. À un moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou non de dormir (et où l’incertitude même qui me faisait me poser la question était en train de me fournir une réponse affirmative), dans le carreau de la fenêtre, au-dessus d’un petit bois noir, je vis des nuages échancrés dont le doux duvet était d’un rose fixé, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint les plumes de l’aile qui l’a assimilé ou le pastel sur lequel l’a déposé la fantaisie du peintre. Mais je sentais qu’au contraire cette couleur n’était ni inertie, ni caprice, mais nécessité et vie. Lire la suite

Dans le « creux intérieur » d’Esther

Bouleversée par les mots d’Esther Luette, je partage !

« Tu me fatigues »

Penchée sur la table à repasser, j’essuie d’une main distraite la vapeur qui me monte au visage, dans un geste las, maintes et maintes fois esquissé par d’antiques lignées de lavandières avant moi.

Cessez-le feu d’un dimanche ordinaire. Assignée à résidence dans l’étroit périmètre de la planche, bercée par les va et vient réguliers du fer, je ne perçois plus que vaguement les trajectoires erratiques des uns et des autres dans la pièce, trop absorbée par l’Everest de linge hebdomadaire.

De temps à autre, le chuintement régulier de la vapeur signale discrètement ma présence. J’apprécie le – trop rare – incognito que procure l’immobilité au cœur du fourmillement ambiant. Faire soudain partie des meubles auquel nul ne prête attention me délivre alors des sollicitations incessantes de tout microcosme familial. Pour autant, si pesante que cette domestication puisse parfois s’avérer, j’ai toujours aimé repasser. »

La suite, sur le blog d’Esther Luette, Journal sous la surface

Guy Goffette # 2

« La dernière image, c’est un homme en imperméable, chapeau sur la tête, qui arpente avec son ami Vuillard le musée du Luxembourg. L’année importe peu, la lumière extérieure est belle pour la saison. L’homme tout à coup s’arrête devant un tableau, son front se plisse, il se recule, change d’angle, rien à faire : les bras lui tombent.

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Marcel Proust # 8

« L’œuvre de Sainte-Beuve n’est pas une œuvre profonde. La fameuse méthode, qui en fait (…) le maître inégalable de la critique du XIXe, cette méthode, qui consiste à ne pas séparer l’homme et l’œuvre, à considérer qu’il n’est pas indifférent pour juger l’auteur d’un livre, si ce livre n’est pas un «  traité de géométrie pure  », d’avoir d’abord répondu aux questions qui paraissaient les plus étrangères à son œuvre (comment se comportait-il, etc.), à s’entourer de tous les renseignements possibles sur un écrivain, à collationner ses correspondances, à interroger les hommes qui l’ont connu, en causant avec eux s’ils vivent encore, en lisant ce qu’ils ont pu écrire sur lui s’ils sont morts, cette méthode méconnaît ce qu’une fréquentation un peu profonde avec nous-mêmes nous apprend  : qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. Lire la suite

William Fryer Harvey (1885 – 1937)

Capture Chaleur d’août

PHENISTON ROAD, CLAPHAM
20 août 190…

Je viens de vivre ce que je crois être le jour le plus remarquable de ma vie ; et je veux écrire ces événements pendant qu’ils sont encore frais dans ma mémoire. Je me nomme James Clarence Withencroft, quarante ans et je jouis d’une excellente santé.  Pour subvenir à mes besoins, je dessine. Ce matin, la chaleur est étouffante. Je pris mon petit déjeuner ; puis ayant allumé ma pipe, j’ai laissé mon esprit vagabonder avec l’espoir qu’il me suggérerait quelque sujet à inspirer mon crayon. Au bout d’un moment,  je m’abandonnai au dessin. Lire la suite

Fritz Zorn

« Je suis jeune et riche et cultivé ; et je suis malheureux, névrosé et seul. Je descends d’une des meilleures familles de la rive droite du lac de Zurich, qu’on appelle aussi la Rive dorée. J’ai eu une éducation bourgeoise et j’ai été sage toute ma vie. Ma famille est passablement dégénérée, c’est pourquoi j’ai sans doute une lourde hérédité et je suis abîmé par mon milieu.

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Naturellement j’ai aussi le cancer, ce qui va de soi si l’on en juge d’après ce que je viens de dire. Cela dit, la question du cancer se présente d’une double manière : d’une part c’est une maladie du corps, dont il est bien probable que je mourrai prochainement, mais peut-être aussi puis-je la vaincre et survivre ; d’autre part, c’est une maladie de l’âme, dont je ne puis dire qu’une chose : c’est une chance qu’elle se soit enfin déclarée. Je veux dire par là qu’avec ce que j’ai reçu de ma famille au cours de ma peu réjouissante existence, la chose la plus intelligente que j’aie jamais faite, c’est d’attraper le cancer« .

Fritz Zorn, Mars, Kindler Verlag GmbH, 1977 – Gallimard, 1979 pour la traduction française, Préface d’Adolf Muschg, Traduit de l’allemand par Gilberte Lambrichs

 

 

Claude Roy ~ 4

« Un grand artiste voit le monde comme personne avant lui ne l’avait vu, mais il y a toujours un moment où il a essayé de le voir comme tout le monde, comme s’il n’était rien, qu’un miroir, une plaque sensible (…). Les êtres qui sont trop pleins d’eux-mêmes, rien ne les frappe ni ne les pénètre, ils ne voient rien.

Il faut savoir s’oublier, se passer à la gomme, se faire invisible à soi-même, se distraire complètement de celui qu’on est, pour mériter de voir vivre les êtres, et de donner vie à des personnages (…). Il leur faut [aux romanciers], pour être inoubliables, avoir su s’oublier. Rien n’est plus difficile, ni plus beau. »

Défense de la littérature, Claude Roy, 1968, Gallimard-Idées, page 124

Les adjectifs

« On se rappelle ce passage où, sous la plume de M. J.J. Brousson [*], Anatole France s’exprime ainsi :

« Je prends le verbe le plus simple, le plus enfantin, celui qui indique le mieux le mouvement. Mais je soigne mes adjectifs. A quoi bon les multiplier pour dire la même chose ? Si vous les prodiguez, contrariez-les. Vous surprendrez ainsi votre lecteur. N’écrivez pas : Des prélats magnifiques et pieux allèrent en procession… Mais : Des prélats obèses et pieux allèrent en procession… ». Lire la suite