Claude Roy ~ 4

« Un grand artiste voit le monde comme personne avant lui ne l’avait vu, mais il y a toujours un moment où il a essayé de le voir comme tout le monde, comme s’il n’était rien, qu’un miroir, une plaque sensible (…). Les êtres qui sont trop pleins d’eux-mêmes, rien ne les frappe ni ne les pénètre, ils ne voient rien.

Il faut savoir s’oublier, se passer à la gomme, se faire invisible à soi-même, se distraire complètement de celui qu’on est, pour mériter de voir vivre les êtres, et de donner vie à des personnages (…). Il leur faut [aux romanciers], pour être inoubliables, avoir su s’oublier. Rien n’est plus difficile, ni plus beau. »

Défense de la littérature, Claude Roy, 1968, Gallimard-Idées, page 124

Patrick Süskind

« Cela fait trente ans que je sais lire, je n’ai peut-être pas lu beaucoup, mais j’ai tout de même lu un certain nombre de choses, et tout ce qui m’en reste, c’est le souvenir très approximatif qu’au deuxième volume d’un roman de mille pages, il y a quelqu’un qui se tue d’un coup de pistolet. Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. Et ne croyez pas que le mal s’atténue, au contraire, il empire. Lire la suite

Décollage. Madeleine et Léonie #24

Pour Hervé Gasser
L’Homme-oiseau qui fait des collages (mais-pas-que-et-tant-mieux)

– Oh, mais je vois qu’on ne se refuse rien ! Après le costume madras, une robe de Franck Depoilly !
– Un DANDY PAS COMME LES AUTRES qui réalise des merveilles à partir d’un COCON DE PAPIER.
– Inénarrable, cette robe. A mon sens, tu devrais t’en séparer illico – à la manière de Mademoiselle Mouton-Perrat Guibrunet, par exemplece serait d’un chic ! Tu manques de souplesse et de grâce mais crois-moi, ce serait plus prudent. Je te rappelle qu’au-delà de Fahrenheit 451, le papier…
– Cette robe est ignifugée, espèce de feu follet racorni.

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Fernando Pessoa ~ 2

« Je comprends que l’on voyage si on est incapable de sentir. C’est pourquoi les livres de voyages se révèlent si pauvres en tant que livres d’expérience, car ils ne valent que par l’imagination de ceux qui les écrivent. Si leurs auteurs ont de l’imagination, ils peuvent nous enchanter tout autant par la description minutieuse, photographique à l’égal d’étendards, de paysages sortis de leur imagination, que par la description, forcément moins minutieuse, des paysages qu’ils prétendent avoir vus. Nous sommes tous myopes, sauf vers le dedans. Seul le rêve peut voir avec le regard ». (…)
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Brouillon. Madeleine et Léonie #11

Mad et Leo (Fine fleur)

© andrea couturet

Rose est passée me voir cette nuit.
– Rose Trémière ou Rose Bonbon ?
– La plus délicieuse des Rose qu’il nous ait été donné de cueillir sur notre tortueux chemin. [elle est bouleversée]. Je me souviens encore des premières lignes de l’article paru dans le journal. « On apprend de source policière que le corps retrouvé lundi dernier dans le petit village de *** est bien celui de Rose de Laperle, fille unique de la riche héritière, Adèle de Laperle, décédée trois mois plus tôt à l’âge de 99 ans ».
– Au nom du ciel, Madeleine, ne reviens pas sur cette sombre histoire, lointaine et sans âge.
– Quelle étrangeté. Elle est entrée dans mon rêve sur la pointe des pieds en hurlant, en poussant des cris muets… Rose, la douceur incarnée devenue figure hurlante à la Bourdelle. C’était saisissant !
– Je n’ai jamais compris l’expression « fait divers ».
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Echanges

« Dans les semaines qui ont suivi, la vie s’est organisée. Il y a eu des croisements. Marc Mazetti par exemple a vu un matin Béatrice Benoît dévaler les marches du perron et courir dans l’allée. Un instant il a cru qu’elle se précipitait vers lui. Il s’est figé. La peur qu’il soit arrivé quelque chose au vieil homme. Mais non. Elle était juste en retard, courait vers sa mobylette garée près de l’entrée. Elle est passée à côté de lui, a fait un signe de la main. Il se l’est rappelé après, plusieurs fois dans la journée. A chaque fois il en était heureux. C’était un geste amical. Il y avait donc entre eux une sorte de connivence, une familiarité. Oui, il en était heureux»

Ce matin-là, alors que je m’apprête à arroser mes géraniums, j’aperçois une tache qui s’agite sur le sol de mon balcon. J’ajuste mes lunettes. Pas de doute, il s’agit bien d’une punaise verte en mauvaise posture, ses trois paires de pattes en l’air. Je dépose mon arrosoir, cours chercher un morceau de papier et retourne sur les lieux du drame. Elle pédale toujours dans le vide, tourne sur elle-même. Allez, essaye de te redresser toute seule. Tu vas bien y arriver. Non, décidément, elle a besoin d’aide. Je connais l’issue de cette histoire, c’est peut-être pour cette raison que cette scène me fait sourire et qu’elle me rend joyeuse (Léonie aurait sans doute préféré une version plus nauséabonde de la fin mais elle n’a pas droit à la parole dans cet espace, n’est-ce-pas).
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Guy de Maupassant ~ 4

« Haut, très maigre, portant un gilet blanc, de petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec un air correct qui lui permettait de dire les choses très osées dont il avait la spécialité. Fort myope, il semblait, malgré son pince-nez, ne jamais voir personne, et quand il s’asseyait on eût dit que toute l’ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil. Lire la suite

Epistolaire ~ 2

Elle se procurait papier et enveloppes chez Benneton, boulevard Malesherbes, à Paris. L’esprit de cette maison de qualité, fondée en 1880 par Emile Benneton, graveur-ciseleur, convenait parfaitement à son goût pour la sobriété et le raffinement, pour le prodigieux savoir-faire des maîtres-artisans et enfin, pour l’amour de ce qu’elle appelait le Beau. Son choix se portait immanquablement sur un papier vergé ivoire au grammage classique. Elle s’appliquait, lorsqu’elle prenait la plume, à faire en sorte que le papier devienne non seulement « amoureux de l’encre » mais également, nonobstant sa densité, révélateur de la clarté de ce qu’elle avait à exprimer, à travers les délicates lignes filigranées. Elle s’installait alors dans le dix-septième siècle intimiste de Vermeer et revêtait, le temps d’une rêverie, la veste jaune d’Une femme écrivant une lettre, rendant son allure définitivement grotesque aux yeux de quiconque passait par là. Toutefois, même si la couleur jaune d’une étoffe ne parvenait pas, selon elle, à éclairer son teint chocolaté, elle affectionnait cette couleur par-dessus tout dans la nature : les œufs au plat, les champs de jonquilles, les bouquets de gerberas savaient la rendre joyeuse et surtout, les boîtes aux lettres de La Poste.

Octobre 2008
© andrea couturet

Astéroïdes. Madeleine et Léonie #9

Mad et Léo (Astéroides)

© andrea couturet

[On entend deux mouches voler. Puis, au bout de onze secondes et six centièmes, soit une éternité].

– Alors il paraît que nous sommes « attachantes et énigmatiques »…
– Mmm…
Joséphine, quel prénom ravissant ! Fin, poétique, scintillant.
– Primo, permets-moi de te dire que ta série adjectivale est d’une pauvreté sans nom. Deuxio, tu fais preuve d’une naïveté confondante. Si ça se trouve, il s’agit d’un pseudo.
– Un. Je ne te permets pas de me parler de la sorte. Deux. Un pseudo, et alors ?
[Tout à coup, elles se mettent à chuchoter. Impossible de percevoir le moindre écho de leur conciliabule. Puis au bout de quelques secondes].
– Ah ! Mon intuition me dit que Joséphine sait « voir les moutons à travers des caisses ». C’est pourquoi je crois intimement qu’elle est originaire de l’astéroïde B 612.
– Ben voyons. Seul le côté obscur de la Force pourrait lui donner ce genre de pouvoir.
– ARRETE TOUT DE SUITE CES INVECTIVES GROTESQUES ! N’oublie pas que l’hôpital psychiatrique est à deux pas.
– Oh là là, si on ne peut plus plaisanter. [à part soi. Il n’empêche que toutes ces filles qui se croient spéciales me donnent la nausée.]
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