Echanges

« Dans les semaines qui ont suivi, la vie s’est organisée. Il y a eu des croisements. Marc Mazetti par exemple a vu un matin Béatrice Benoît dévaler les marches du perron et courir dans l’allée. Un instant il a cru qu’elle se précipitait vers lui. Il s’est figé. La peur qu’il soit arrivé quelque chose au vieil homme. Mais non. Elle était juste en retard, courait vers sa mobylette garée près de l’entrée. Elle est passée à côté de lui, a fait un signe de la main. Il se l’est rappelé après, plusieurs fois dans la journée. A chaque fois il en était heureux. C’était un geste amical. Il y avait donc entre eux une sorte de connivence, une familiarité. Oui, il en était heureux»

Ce matin-là, alors que je m’apprête à arroser mes géraniums, j’aperçois une tache qui s’agite sur le sol de mon balcon. J’ajuste mes lunettes. Pas de doute, il s’agit bien d’une punaise verte en mauvaise posture, ses trois paires de pattes en l’air. Je dépose mon arrosoir, cours chercher un morceau de papier et retourne sur les lieux du drame. Elle pédale toujours dans le vide, tourne sur elle-même. Allez, essaye de te redresser toute seule. Tu vas bien y arriver. Non, décidément, elle a besoin d’aide. Je connais l’issue de cette histoire, c’est peut-être pour cette raison que cette scène me fait sourire et qu’elle me rend joyeuse (Léonie aurait sans doute préféré une version plus nauséabonde de la fin mais elle n’a pas droit à la parole dans cet espace, n’est-ce-pas).

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Émoi muséo

Sous mes pas, l’éloquence du bois réinvente son humeur savante.

On connaît sa fin, cela seul nous retient. Sous le voile épais du miroir, se dessine l’âpreté des jours intemporels. A l’ombre d’une magie froissée par une source d’images fécondes, fécondité censurée par la Majuscule, je découvre, non sans amertume, les œuvres qui ne sont pas, qui ne sont plus. Je goûte au fruit stérile des longues dernières années et je suffoque avec elle. Décomposée, je navigue au bon gré de son cri, lourd d’ivresse maladive.

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Selfie. Madeleine et Léonie #10

Madeleine et Léonie

 

 

– Oh dis donc, on dirait qu’on a vu le loup !
– Le loup ?! Il avait une tête de mort, alors.

Néon

– Pourquoi tu m’emmènes toujours dans des endroits improbables ?
– L’ambiance néon-violacé de cette boîte de nuit me rappelle la couleur de mon intestin grêle. Et tu n’es pas obligée de me suivre, patate.
– Ah oui… Et qui prendrait les selfis ? Avec tes mains briochées, tu peux à peine tenir deux aiguilles à tricoter…
– Occupe-toi donc de vivre l’instant présent, ma cocotte. Born to be alive

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Astéroïdes. Madeleine et Léonie #9

Mad et Léo (Astéroides)
© andrea couturet

[On entend deux mouches voler. Puis, au bout de onze secondes et six centièmes, soit une éternité].

– Alors il paraît que nous sommes « attachantes et énigmatiques »…
– Mmm…
Joséphine, quel prénom ravissant ! Fin, poétique, scintillant.
– Primo, permets-moi de te dire que ta série adjectivale est d’une pauvreté sans nom. Deuxio, tu fais preuve d’une naïveté confondante. Si ça se trouve, il s’agit d’un pseudo.
– Un. Je ne te permets pas de me parler de la sorte. Deux. Un pseudo, et alors ?
[Tout à coup, elles se mettent à chuchoter. Impossible de percevoir le moindre écho de leur conciliabule. Puis au bout de quelques secondes].
– Ah ! Mon intuition me dit que Joséphine sait « voir les moutons à travers des caisses ». C’est pourquoi je crois intimement qu’elle est originaire de l’astéroïde B 612.
– Ben voyons. Seul le côté obscur de la Force pourrait lui donner ce genre de pouvoir.
– ARRETE TOUT DE SUITE CES INVECTIVES GROTESQUES ! N’oublie pas que l’hôpital psychiatrique est à deux pas.
– Oh là là, si on ne peut plus plaisanter. [à part soi. Il n’empêche que toutes ces filles qui se croient spéciales me donnent la nausée.]

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Douche froide. Léonie sans Madeleine #8

Léonie
© épaisseur sans consistance


N’allez pas croire tout ce que vous raconte la vieille au chapeau rose (ah ah, le coup de l’aiguille à tricoter ! J’aime bien l’emmerder).

Certes, Andrea a fait des progrès non négligeables dans ses rapports au monde, aux autres, aux livres, bla bla bla. Mais il lui arrive encore parfois de connaître de fâcheuses piqûres de rappel. Un auteur adulé, idéalisé tombe de son piédestal en deux coups de cuiller à pot et bien entendu, il l’entraîne dans sa chute. A deux, c’est mieux, non ?

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La plume de Joséphine

Joséphine Lanesem

« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ! ». On pourrait appliquer ce mot de Baudelaire à l’exercice de style que s’impose et propose Joséphine Lanesem avec brio dans son recueil Je serai ta cage et ta forêt. A partir de cinq mots choisis par ses proches et amis, elle compose un récit pour chacun, « comme une histoire sur mesure », à la manière d’un musicien inspiré, échevelé.

La plume de Joséphine, c’est la « plume du joséphin, oiseau azuré des glaciers ». C’est la plume de l’oiseau de Paradis niché dans la transparence éclatante de L’Arbre du Paradis, incarné par le souffle des pinceaux de Séraphine de Senlis (quelle merveilleuse mise en bouche que la première de couverture !). C’est un don, un abandon qui a le bon goût de l’enfance, de l’étrangeté, de l’intériorité. Comme l’a souligné une grenouille amoureuse d’un hortensia (mais-pas-que), c’est surtout une déclaration d’amour à ses proches et amis – et aussi une offrande généreuse à ses lecteurs.

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Idéalisation. Madeleine sans Léonie #7

Léonie
© andrea couturet

Mais, où est donc passée mon aiguille ?! [Un temps] Non. Elle n’a pas fait ça. Ce serait pur enfantillage. LÉONIE ! RENDS-MOI IMMÉDIATEMENT MON OUTIL DE TRAVAIL ! Cette écharpe ne sera jamais finie à temps. Mais pourquoi je m’égosille de la sorte, moi, alors que je suis en si charmante compagnie ?

Ah, Christian Bobin ! Toute une époque. Depuis quelques jours, Andrea baigne dans une sorte de nostalgie distanciée. En effet, sur le blog de Martine, elle a découvert un nouveau lien, un « atelier à ciel ouvert », Nervures et entailles de Joséphine Lanesem : un lieu rafraîchissant, irrigué par une écriture soignée, exigeante, vivante et à l’identité formelle d’une sobriété résolument avantageuse – sauf peut-être la couleur indéfinissable de l’arrière-plan tirant sur le bleu-vert ou le vert-bleuté, étendue maritime pixelisée qui lui pique les yeux (trop de louanges serait douteux, n’est-ce-pas, et puis tout le monde ne voit pas la vie en bleu).

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Palabres

Sous un feu maquillé de prose, feu de fortune clandestine, se lit l’empreinte illusoire d’un écho glacé : celui des mots bas, chuchotements intimes qu’engendrent d’ancestraux parfums. Aux termes de ceux-ci, s’évaporent d’autres paroles infâmes. Enflammée, véhémente, la rencontre l’est. Les victimes de ce grand feu soudain se taisent. Comme un beau fruit empoisonné, insolent dans sa lumière blafarde, le verbe se veut alors de nacre ou de cornaline. Peut-il infiniment prévenir le Verbe ? Et le Verbe peut-il perdre sa majuscule ? Tandis que leurs métamorphoses surprennent encore le lourd vertige de ma sourde voix, sous un feu maquillé de vers, se lit la candeur des mots bas…

© épaisseur sans consistance. Décembre 1989

La composition muette

Conçue d’étain, d’or et de grâce quelques bulles plus tôt.

A l’affût de deux ou trois rictus de vie, quelques vertiges plus tard, un collège blanc butine d’elle à elles. Aucune feinte galante en son état, à peine quelques concrétions d’étain, comme l’on dit d’un volcan qu’il est éteint. A jamais. Morne deuil. Sur elle, un vieux candélabre veille. Un cadeau, une joie antique de l’ami disparu. Étincelante dune à la candeur délabrée. Ainsi la voilà soliste en des murs gris où, léger, son art diffuse un filet d’eau, un voile d’origine glacière. Un corps de ballet dans un cirque. Noirs, ses yeux ne murmurent pas autre chose. A moins que ce ne soit le cirque dans ce fameux corps de ballet… Qui sait ? Mais le collège blanc est formel : il s’agit bel et bien d’une implosion cérébrale à caractère pictural et poétique, entraînant une aphonie douteuse. Ses doigts l’ont trahie et les dégâts sont nombreux. Ebauche elle est devenue, à moins qu’elle ne soit née chef-d’œuvre absolu, incognito. Parviendront-ils à la débaucher, et comment ? Peut-être à coup de grimaces ponctuées de « dis bonjour à la dame » ou de « tu te souviens de la grande cascade ? », sûrement en se racontant des histoires qui ne la concernent aucunement. Décidément, l’enjeu de cette composition leur échappe, aussi ce collège blanc demeurera-t-il toujours à ses yeux un vague essaim de bleus, à jamais hors sujet.

Conçue d’étain, d’or mais de grâce, laissez-la mourir ! Elle s’épanouit ! Elle rayonne ! N’avez-vous donc jamais perçu le souffle bleu d’une étoile filante ?

© épaisseur sans consistance. Septembre 1991