Abrutissante. Madeleine et Léonie #6

– Ce n’est pas la délicatesse qui l’étouffe, comme dirait l’autre.
– Peut-on connaître ce qui motive ton agressivité, en ce jour de forte chaleur ?
– Tu as vu ce qu’elle est en train de lire ?! C’est une véritable provocation !
Les Demeurées ? La réalité est beaucoup plus simple, ma chère Léonie. Elle a poussé la porte d’une librairie, Le Cadran lunaire. Sur une des tables d’exposition, un titre a attiré tout particulièrement son regard. Elle a interrogé le libraire, lequel lui a fourni de manière très professionnelle des informations plutôt captivantes sur Jeanne Benameur.
– Et d’après toi, en achetant ce livre au titre si évocateur, elle n’a pas pensé à nous un seul instant – ne serait-ce qu’une fraction de seconde ?!
– Tu fais preuve d’un égocentrisme monstrueux ! Pourquoi diable es-tu toujours sur la défensive ?! Serais-tu devenue subitement « abrutie », à l’image des personnages de Jeanne Benameur ?
– Tu m’insultes maintenant ?!
– Eh oh, du calme ! Tu te prends pour la folle de Passy ou quoi ?! Ecoute plutôt ce portrait de la mère qu’on appelle La Varienne :

« Demeurée, c’est l’autre nom pour l’abrutie qu’elle est.
Demeurée, oui, demeurée, devant la grille close, longtemps, sous la bruine rousse de septembre, jusqu’à ce qu’une jeune femme, l’institutrice, sorte et lui dise ‘Il faut partir maintenant’ » (page 22)
« Empaquetée dans l’étouffement de ce qu’elle ne peut pas nommer, elle est demeurée » (page 23)

Quant à la fille, la petite Luce, c’est une fleur de rien du tout, une herbe folle :

« Dès que les paroles claires de Mademoiselle Solange menacent de pénétrer à l’intérieur d’elle, là où toute chose pourrait se comprendre, elle fuit. D’une enjambée muette, elle se niche où le plâtre du mur se délite, au coin de la grande carte de géographie, près du bureau.
Entre les grains usés, presque une poussière, elle a sa place. Elle fait mur. Aucun savoir n’entrera. L’école ne l’aura pas.
Elle demeure. Abrutie comme sa mère. Aimante et désolée ». (page 28)

Cependant, au début du livre, une phrase suggère une respiration, un potentiel inanimé chez la petite : « Entre le regard et l’esprit de la petite, une aile de papillon, juste une, s’est déployée ». Que deviendra l’autre aile ? Deviendra-t-elle sauterelle ? Il serait indécent de m’aventurer plus avant.

Le Cadran lunaire

Source : cadran-lunaire.fr

– Ma parole, elle se croit sur la scène de la Comédie Française !!!
– Entre ces deux personnages, s’invitent un grain de sable au langage bleuté, une poussière de grain de sable au savoir bienveillant, Mademoiselle Solange, l’institutrice, l’instigatrice de « l’impensable ».
– Sors de ce corps, Andrea Couturet !
– D’une épaisseur presque sans consistance, l’écriture de Jeanne Benameur est d’une pauvreté puissante (pauvreté au sens noble du terme). On pense d’ailleurs un peu à Christian Bobin en tournant les pages des Demeurées. Mais à peine car, chez Jeanne Benameur, aucun mot inutile ou interchangeable, aucune parure, aucune joliesse. Simplement, une langue rustique, taillée avec soin, éclaircie comme on éclaircit des salades ou des carottes.
– Et des mauvaises herbes.
– Tout se passe comme si elle avait modelé son texte en le simplifiant à l’extrême, afin d’en extraire la « substantifique moelle », à la manière du travail singulier de Picasso sur ses fameuses lithographies d’après-guerre. Assurément, il s’agit là d’un livre bouleversant et dense.
– [Un temps] Et… que devient notre espace de libre expression dans cette histoire ?
– Je ne comprends pas ta question.
– Ma pauvre Madeleine, tu es d’une naïveté confondante. Andrea se joue de toi !  Elle prend la parole à travers toi ! Elle veut écrire une critique littéraire ? Soit. Qu’elle publie un nouvel article sous son nom et qu’elle ne vienne pas piétiner nos pages blanches !
– Ma chère Léonie, tu alourdis l’article qui devient passablement long. Les lecteurs-visiteurs s’impatientent et veulent passer à autre chose. Il est temps d’aller te coucher.
– Tu ne perds rien pour attendre, pauvre demeurée.

Juillet 2017
© andrea couturet

2 réactions sur “Abrutissante. Madeleine et Léonie #6

  1. Alors, là, chapeau !!! J’adooooore 😀
    Et ce billet si adroitement et délicieusement écrit (merci à Madeleine de se faire le porte-voix, porte-plume, porte-souris d’Andrea, n’en déplaise à Léonie)
    Et Jeanne Benameur, qui fait partie de ma bande d’auteures préférées ❤
    Tu as raison "l’écriture de Jeanne Benameur est d’une pauvreté puissante" et c'est ce que j'aime chez elle.
    Et… oui … "Assurément, il s’agit là d’un livre bouleversant et dense"
    Merci m'dame… et à bientôt pour d'autres aventures aussi belles !

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  2. Mais oui, je viens de découvrir tes trois articles sur Jeanne Benameur ! (avec l’icône « Rechercher ») !
    ça alors !
    Je crois que je vais faire une entorse à mon budget « livres » !
    Merci tout plein Martine !

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