Echanges

« Dans les semaines qui ont suivi, la vie s’est organisée. Il y a eu des croisements. Marc Mazetti par exemple a vu un matin Béatrice Benoît dévaler les marches du perron et courir dans l’allée. Un instant il a cru qu’elle se précipitait vers lui. Il s’est figé. La peur qu’il soit arrivé quelque chose au vieil homme. Mais non. Elle était juste en retard, courait vers sa mobylette garée près de l’entrée. Elle est passée à côté de lui, a fait un signe de la main. Il se l’est rappelé après, plusieurs fois dans la journée. A chaque fois il en était heureux. C’était un geste amical. Il y avait donc entre eux une sorte de connivence, une familiarité. Oui, il en était heureux»

Ce matin-là, alors que je m’apprête à arroser mes géraniums, j’aperçois une tache qui s’agite sur le sol de mon balcon. J’ajuste mes lunettes. Pas de doute, il s’agit bien d’une punaise verte en mauvaise posture, ses trois paires de pattes en l’air. Je dépose mon arrosoir, cours chercher un morceau de papier et retourne sur les lieux du drame. Elle pédale toujours dans le vide, tourne sur elle-même. Allez, essaye de te redresser toute seule. Tu vas bien y arriver. Non, décidément, elle a besoin d’aide. Je connais l’issue de cette histoire, c’est peut-être pour cette raison que cette scène me fait sourire et qu’elle me rend joyeuse (Léonie aurait sans doute préféré une version plus nauséabonde de la fin mais elle n’a pas droit à la parole dans cet espace, n’est-ce-pas).
Lire la suite

Abrutissante. Madeleine et Léonie #6

– Ce n’est pas la délicatesse qui l’étouffe, comme dirait l’autre.
– Peut-on connaître ce qui motive ton agressivité, en ce jour de forte chaleur ?
– Tu as vu ce qu’elle est en train de lire ?! C’est une véritable provocation !
Les Demeurées ? La réalité est beaucoup plus simple, ma chère Léonie. Elle a poussé la porte d’une librairie, Le Cadran lunaire. Sur une des tables d’exposition, un titre a attiré tout particulièrement son regard. Elle a interrogé le libraire, lequel lui a fourni de manière très professionnelle des informations plutôt captivantes sur Jeanne Benameur.
– Et d’après toi, en achetant ce livre au titre si évocateur, elle n’a pas pensé à nous un seul instant – ne serait-ce qu’une fraction de seconde ?!
– Tu fais preuve d’un égocentrisme monstrueux ! Pourquoi diable es-tu toujours sur la défensive ?! Serais-tu devenue subitement « abrutie », à l’image des personnages de Jeanne Benameur ?
– Tu m’insultes maintenant ?!
– Eh oh, du calme ! Tu te prends pour la folle de Passy ou quoi ?! Ecoute plutôt ce portrait de la mère qu’on appelle La Varienne :

« Demeurée, c’est l’autre nom pour l’abrutie qu’elle est.
Demeurée, oui, demeurée, devant la grille close, longtemps, sous la bruine rousse de septembre, jusqu’à ce qu’une jeune femme, l’institutrice, sorte et lui dise ‘Il faut partir maintenant’ » (page 22)
« Empaquetée dans l’étouffement de ce qu’elle ne peut pas nommer, elle est demeurée » (page 23)

Quant à la fille, la petite Luce, c’est une fleur de rien du tout, une herbe folle :

« Dès que les paroles claires de Mademoiselle Solange menacent de pénétrer à l’intérieur d’elle, là où toute chose pourrait se comprendre, elle fuit. D’une enjambée muette, elle se niche où le plâtre du mur se délite, au coin de la grande carte de géographie, près du bureau.
Entre les grains usés, presque une poussière, elle a sa place. Elle fait mur. Aucun savoir n’entrera. L’école ne l’aura pas.
Elle demeure. Abrutie comme sa mère. Aimante et désolée ». (page 28)

Lire la suite