Idéalisation. Madeleine sans Léonie #7

Léonie

© andrea couturet

Mais, où est donc passée mon aiguille ?! [Un temps] Non. Elle n’a pas fait ça. Ce serait pur enfantillage. LÉONIE ! RENDS-MOI IMMÉDIATEMENT MON OUTIL DE TRAVAIL ! Cette écharpe ne sera jamais finie à temps. Mais pourquoi je m’égosille de la sorte, moi, alors que je suis en si charmante compagnie ?

Ah, Christian Bobin ! Toute une époque. Depuis quelques jours, Andrea baigne dans une sorte de nostalgie distanciée. En effet, sur le blog de Martine, elle a découvert un nouveau lien, un « atelier à ciel ouvert », Nervures et entailles de Joséphine Lanesem : un lieu rafraîchissant, irrigué par une écriture soignée, exigeante, vivante et à l’identité formelle d’une sobriété résolument avantageuse – sauf peut-être la couleur indéfinissable de l’arrière-plan tirant sur le bleu-vert ou le vert-bleuté, étendue maritime pixelisée qui lui pique les yeux (trop de louanges serait douteux, n’est-ce-pas, et puis tout le monde ne voit pas la vie en bleu).

Au cours de sa navigation entre les pleins et les déliés de Joséphine, elle a croisé une ancienne connaissance, L’Homme-joie, figure emblématique (que dis-je, icône !) de son passé quelque peu tourmenté. Pendant des années, elle a vécu au rythme de la plume radieuse de Christian Bobin.

« J’écris ce livre pour tous ces gens qui ont une vie simple et très belle, mais qui finissent par en douter parce qu’on ne leur propose que du spectaculaire« .
Prisonnier au berceau, Mercure de France, 2005, page 11

Elle se fondait littéralement dans la pureté de sa parole artisanale, étincelante – au point d’en devenir exsangue au plan psychique. Tout se passait comme si elle vampirisait son objet d’admiration.

« Très peu de vraies paroles s’échangent chaque jour, vraiment très peu. Peut-être ne tombe-t-on amoureux que pour enfin commencer à parler. Peut-être n’ouvre-t-on un livre que pour enfin commencer à entendre. »
Le Très-bas, Gallimard, L’un et l’autre, 1992, page 12
« C’est toujours par un sommeil que les grandes choses commencent. C’est toujours par le plus petit côté que les grandes choses arrivent ».
Le Très-bas, Gallimard, L’un et l’autre, 1992, page 18

Et puis un jour, beaucoup plus tard, dans un espace à huis-clos, ce coup de semonce, féroce, inattendu – mais qui se révélera salutaire : « Vous n’êtes pas dans la littérature. Vous ne savez pas lire. Vous lisez mal. La littérature mérite mieux que cela». Saint-Sébastien. Instantanément, elle est devenue Saint-Sébastien (elle aurait pu se sentir crucifiée, allez savoir pourquoi elle préfère les flèches aux clous). Deux mois après avoir claqué la porte du cabinet de son psy, le ciel s’est éclairci, la chose a infusé. Après avoir retiré une à une les ramures assassines, elle a pansé ses plaies – en versant quelques larmes, parce que… bon. Elle a pris conscience que ce propos s’inscrivait dans une problématique bien précise, la sienne : son idéalisation pathologique et que celle-ci agissait non seulement en matière littéraire (Aaahhh ! Christian Bobin !) mais également dans son rapport au monde (Aaahhh ! Cette fille est géniale !) et que cette idéalisation pathologique était l’une des sources de sa grande fragilité : il est génial donc je suis nulle. Équation aux conséquences funestes.

Christian Bobin

© Andrea Couturet

Euh… pourquoi je vous raconte tout cela ? Ah oui. Désormais, son rapport aux livres est plus sain, plus libéré. Elle ne lit plus autrement que par plaisir. LE PLAISIR, bordel ! Pardon. Aujourd’hui, même si elle prétend s’être éloignée de son objet idéalisé, je crois qu’elle a toujours conservé une certaine tendresse pour lui et pour ce long temps passé à ses côtés (d’où la nostalgie distanciée). Elle considère toutefois que l’écriture de Christian Bobin manque de souffle depuis quelques années et qu’elle gagnerait à se réinventer (n’a-t-on pas l’impression qu’il écrit toujours à peu près le même livre ?). Cela dit, on peut envisager aussi son œuvre « comme les fragments d’un seul et immense livre qui serait sa vie même » comme le suggère si bien Joséphine.

Après ce fameux choc émotionnel dévastateur, beaucoup plus tard, elle a lu La Recherche – deux fois de suite. Elle a osé.

« Heureusement que tout le monde n’est pas Proust ! » aime à lui rappeler son psy, érudit et fin lettré (mais gros sadique). La preuve, ce blog.

LÉONIIIE !!!

Juillet 2017
© andrea couturet

6 réactions sur “Idéalisation. Madeleine sans Léonie #7

  1. Merci pour l’écho, le très bel écho à mon article ! Je crois que Christian Bobin devient très facilement le directeur spirituel de son lecteur. Il nous donne à boire en ces temps désertiques. On se rend compte qu’on a passé notre vie à attendre cette eau-là ou plutôt qu’on l’avait déjà en soi, qu’elle n’attendait que d’être libérée par la magie de sa parole. Il vaut mieux le lire à petites doses revigorantes, je suis d’accord, sinon il prend possession de soi. Merci aussi d’aimer mon blog ! Le fond coloré a été instauré à la demande de Frog (blog in the writing garden) pour faciliter la lecture : on ne peut pas satisfaire tout le monde ! Et son bleu vert est à l’image de mes anciens carnets où j’écrivais ce que je note maintenant à l’écran 😉

    Aimé par 2 personnes

    • Merci donc, Joséphine (j’aime beaucoup ce prénom – on dirait un nom de code. Vous avez peut-être vu « Nikita » ou pas !).
      Oui, je partage votre avis, la modération s’impose lors d’une rencontre livresque avec Bobin. Il y a cette phrase dans votre recueil, page 68, qui résume fort bien mon état d’alors : « Pour survivre, il faut boire le sang des autres, un sang offert, non dérobé ou extorqué ».
      Ainsi, votre livre m’accompagne depuis quelques jours. Une pluie fine, singulière, savoureuse – un « enchantement simple ». (Je vous demande d’être indulgente et patiente car je ne suis pas critique littéraire !).
      C’est bizarre, je trouve que le blog de la reinette est plus lisible que le vôtre (quant à la forme). Tiens, j’en profite pour vous dire (peut-être le savez-vous déjà) qu’une exposition se tient actuellement au Musée de la Vie romantique, à Paris, « Le pouvoir des fleurs. Pierre-Joseph Redouté » (jusqu’au 29 octobre 2017).

      Aimé par 1 personne

      • Merci pour votre conseil, si je passe à Paris cet automne, je ne manquerai pas d’y faire un tour. Merci aussi pour votre lecture qui me touche plus qu’une critique par sa sincérité et sa sensibilité. J’aime l’idée d’être une pluie ou de l’écriture comme pluie sur la vitre de la page.
        Je n’ai pas vu Nikita, une autre recommandation dont je prends note 🙂

        Aimé par 1 personne

Les commentaires sont fermés.