Guy de Maupassant. 4

« Haut, très maigre, portant un gilet blanc, de petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec un air correct qui lui permettait de dire les choses très osées dont il avait la spécialité. Fort myope, il semblait, malgré son pince-nez, ne jamais voir personne, et quand il s’asseyait on eût dit que toute l’ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil.

Son torse plié devenait tout petit, s’affaissait comme si la colonne vertébrale eût été en caoutchouc ; ses jambes croisées l’une sur l’autre semblaient deux rubans enroulés, et ses longs bras retenus par ceux du siège, laissaient pendre des mains pâles, aux doigts interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement, avec des mèches blanches habilement oubliées, étaient un sujet de plaisanterie fréquent ».

Fort comme la mort, Guy de Maupassant, 1889

Astéroïdes. Madeleine et Léonie #9

Mad et Léo (Astéroides)
© andrea couturet

[On entend deux mouches voler. Puis, au bout de onze secondes et six centièmes, soit une éternité].

– Alors il paraît que nous sommes « attachantes et énigmatiques »…
– Mmm…
Joséphine, quel prénom ravissant ! Fin, poétique, scintillant.
– Primo, permets-moi de te dire que ta série adjectivale est d’une pauvreté sans nom. Deuxio, tu fais preuve d’une naïveté confondante. Si ça se trouve, il s’agit d’un pseudo.
– Un. Je ne te permets pas de me parler de la sorte. Deux. Un pseudo, et alors ?
[Tout à coup, elles se mettent à chuchoter. Impossible de percevoir le moindre écho de leur conciliabule. Puis au bout de quelques secondes].
– Ah ! Mon intuition me dit que Joséphine sait « voir les moutons à travers des caisses ». C’est pourquoi je crois intimement qu’elle est originaire de l’astéroïde B 612.
– Ben voyons. Seul le côté obscur de la Force pourrait lui donner ce genre de pouvoir.
– ARRETE TOUT DE SUITE CES INVECTIVES GROTESQUES ! N’oublie pas que l’hôpital psychiatrique est à deux pas.
– Oh là là, si on ne peut plus plaisanter. [à part soi. Il n’empêche que toutes ces filles qui se croient spéciales me donnent la nausée.]

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Guy de Maupassant. 3

Performances…
… ou comment couver des œufs de poule…

Guy de Maupassant, Toine (1885), in Toine et autres nouvelles, Folio Classique

[Un jour, le gros Toine, paysan rusé et bon vivant, se voit immobilisé dans son lit, à la suite d’une attaque. Il suggère alors à sa femme une idée qui pourrait paraître quelque peu saugrenue mais…].

 » — Il est chaud comme un four, vot’homme, qui n’sort point d’son lit. Eh ben, mé, j’li f’rais couver des œufs.
Elle demeura stupéfaite, pensant qu’on se moquait d’elle, considérant la figure mince et rusée du paysan qui continua :
J’y mettrais cinq sous un bras, cinq sous l’autre, l’même jour que je donnerais la couvée à une poule. Ça naîtrait d’même. Quand ils seraient éclos j’porterais à vot’ poule les poussins de vot’ homme pour qu’a les élève. Ça vous en f’rait d’la volaille, la mé !
La vieille interdite demanda :
— Ça se peut-il ?
L’homme reprit :
— Si ça s’peut ? Pourqué que ça n’se pourrait point ? Pisqu’on fait ben couver d’s œufs dans une boîte chaude, on peut ben en mett’ couver dans un lit.
Elle fut frappée par ce raisonnement et s’en alla, songeuse et calmée.
Huit jours plus tard elle entra dans la chambre de Toine avec son tablier plein d’œufs. Et elle dit :
– J’viens d’mett’ la jaune au nid avec dix œufs. En v’là dix pour té. Tâche de n’point les casser.
Toine éperdu, demanda :
– Qué que tu veux ?
Elle répondit :
J’veux, qu’tu les couves, propre à rien.
(…)

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Douche froide. Léonie sans Madeleine #8

Léonie
© épaisseur sans consistance


N’allez pas croire tout ce que vous raconte la vieille au chapeau rose (ah ah, le coup de l’aiguille à tricoter ! J’aime bien l’emmerder).

Certes, Andrea a fait des progrès non négligeables dans ses rapports au monde, aux autres, aux livres, bla bla bla. Mais il lui arrive encore parfois de connaître de fâcheuses piqûres de rappel. Un auteur adulé, idéalisé tombe de son piédestal en deux coups de cuiller à pot et bien entendu, il l’entraîne dans sa chute. A deux, c’est mieux, non ?

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Marcel Proust. 4

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, 1913

« Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant « sans sonner », mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait : « Une visite, qui cela peut-il être ? » mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann. »


Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le professeur et la sirène, in Souvenirs d’enfance, Editions du Seuil, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, 2014 (première édition originale 1961)

« [J’ai oublié de dire que,] tout de suite après l’entrée de l’escalier, mais du côté extérieur, sur la cour, pendait le cordon rouge de la cloche que le concierge devait faire sonner pour avertir les domestiques que les maîtres étaient rentrés ou que des visiteurs étaient arrivés. Le nombre des coups de cloche, exécutés magistralement en obtenant, je ne sais comment, des coups secs et séparés, sans tintements gênants, était régi par un protocole rigoureux ; quatre coups pour ma Grand-Mère, la Princesse, deux pour les visites à la Princesse, trois pour ma Mère, la Duchesse, un pour les visites qu’elle recevait. Mais des malentendus avaient lieu, si bien que ma Mère, ma Grand-Mère et une amie qu’elles avaient prise en chemin étant parfois rentrées dans la même voiture, un véritable concert de 4 + 3 + 2 coups qui n’en finissait plus était exécuté. Les hommes (mon Grand-Père et mon Père) sortaient et rentraient sans que l’on sonnât pour eux ».

Note. Les passages entre crochets sont biffés dans le manuscrit (cf. traducteur)

Albert Cohen

« Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant« . A.C.

« Page blanche, ma consolation, mon amie intime lorsque je rentre du méchant dehors qui me saigne chaque jour sans qu’ils s’en doutent, je veux ce soir te raconter et me raconter dans le silence une histoire hélas vraie de mon enfance. Toi, fidèle plume d’or que je veux qu’on enterre avec moi, dresse ici un fugace mémorial peu drôle. Oui, un souvenir d’enfance que je veux raconter à cet homme qui me regarde dans cette glace que je regarde ». (page 7)

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La plume de Joséphine

Joséphine Lanesem

« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ! ». On pourrait appliquer ce mot de Baudelaire à l’exercice de style que s’impose et propose Joséphine Lanesem avec brio dans son recueil Je serai ta cage et ta forêt. A partir de cinq mots choisis par ses proches et amis, elle compose un récit pour chacun, « comme une histoire sur mesure », à la manière d’un musicien inspiré, échevelé.

La plume de Joséphine, c’est la « plume du joséphin, oiseau azuré des glaciers ». C’est la plume de l’oiseau de Paradis niché dans la transparence éclatante de L’Arbre du Paradis, incarné par le souffle des pinceaux de Séraphine de Senlis (quelle merveilleuse mise en bouche que la première de couverture !). C’est un don, un abandon qui a le bon goût de l’enfance, de l’étrangeté, de l’intériorité. Comme l’a souligné une grenouille amoureuse d’un hortensia (mais-pas-que), c’est surtout une déclaration d’amour à ses proches et amis – et aussi une offrande généreuse à ses lecteurs.

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Idéalisation. Madeleine sans Léonie #7

Léonie
© andrea couturet

Mais, où est donc passée mon aiguille ?! [Un temps] Non. Elle n’a pas fait ça. Ce serait pur enfantillage. LÉONIE ! RENDS-MOI IMMÉDIATEMENT MON OUTIL DE TRAVAIL ! Cette écharpe ne sera jamais finie à temps. Mais pourquoi je m’égosille de la sorte, moi, alors que je suis en si charmante compagnie ?

Ah, Christian Bobin ! Toute une époque. Depuis quelques jours, Andrea baigne dans une sorte de nostalgie distanciée. En effet, sur le blog de Martine, elle a découvert un nouveau lien, un « atelier à ciel ouvert », Nervures et entailles de Joséphine Lanesem : un lieu rafraîchissant, irrigué par une écriture soignée, exigeante, vivante et à l’identité formelle d’une sobriété résolument avantageuse – sauf peut-être la couleur indéfinissable de l’arrière-plan tirant sur le bleu-vert ou le vert-bleuté, étendue maritime pixelisée qui lui pique les yeux (trop de louanges serait douteux, n’est-ce-pas, et puis tout le monde ne voit pas la vie en bleu).

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Nathalie Sarraute

« Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs… j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes…

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