– Oh dis donc, on dirait qu’on a vu le loup ! – Le loup ?! Il avait une tête de mort, alors.
– Pourquoi tu m’emmènes toujours dans des endroits improbables ? – L’ambiance néon-violacé de cette boîte de nuit me rappelle la couleur de mon intestin grêle. Et tu n’es pas obligée de me suivre, patate. – Ah oui… Et qui prendrait les selfis ? Avec tes mains briochées, tu peux à peine tenir deux aiguilles à tricoter… – Occupe-toi donc de vivre l’instant présent, ma cocotte. Born to be alive…
[On entend deux mouches voler. Puis, au bout de onze secondes et six centièmes, soit une éternité].
– Alors il paraît que nous sommes « attachantes et énigmatiques »… – Mmm… – Joséphine, quel prénom ravissant ! Fin, poétique, scintillant. – Primo, permets-moi de te dire que ta série adjectivale est d’une pauvreté sans nom. Deuxio, tu fais preuve d’une naïveté confondante. Si ça se trouve, il s’agit d’un pseudo. – Un. Je ne te permets pas de me parler de la sorte. Deux. Un pseudo, et alors ? [Tout à coup, elles se mettent à chuchoter. Impossible de percevoir le moindre écho de leur conciliabule. Puis au bout de quelques secondes]. – Ah ! Mon intuition me dit que Joséphine sait « voir les moutons à travers des caisses ». C’est pourquoi je crois intimement qu’elle est originaire de l’astéroïde B 612. – Ben voyons. Seul le côté obscur de la Force pourrait lui donner ce genre de pouvoir. – ARRETE TOUT DE SUITE CES INVECTIVES GROTESQUES ! N’oublie pas que l’hôpital psychiatrique est à deux pas. – Oh là là, si on ne peut plus plaisanter. [à part soi. Il n’empêche que toutes ces filles qui se croient spéciales me donnent la nausée.]
N’allez pas croire tout ce que vous raconte la vieille au chapeau rose (ah ah, le coup de l’aiguille à tricoter! J’aime bien l’emmerder).
Certes, Andrea a fait des progrès non négligeables dans ses rapports au monde, aux autres, aux livres, bla bla bla. Mais il lui arrive encore parfois de connaître de fâcheuses piqûres de rappel. Un auteur adulé, idéalisé tombe de son piédestal en deux coups de cuiller à pot et bien entendu, il l’entraîne dans sa chute. A deux, c’est mieux, non ?
Mais, où est donc passée mon aiguille ?! [Un temps] Non. Elle n’a pas fait ça. Ce serait pur enfantillage. LÉONIE ! RENDS-MOI IMMÉDIATEMENT MON OUTIL DE TRAVAIL ! Cette écharpe ne sera jamais finie à temps. Mais pourquoi je m’égosille de la sorte, moi, alors que je suis en si charmante compagnie ?
Ah, Christian Bobin ! Toute une époque. Depuis quelques jours, Andrea baigne dans une sorte de nostalgie distanciée. En effet, sur le blog de Martine, elle a découvert un nouveau lien, un « atelier à ciel ouvert », Nervures et entailles de Joséphine Lanesem : un lieu rafraîchissant, irrigué par une écriture soignée, exigeante, vivante et à l’identité formelle d’une sobriété résolument avantageuse – sauf peut-être la couleur indéfinissable de l’arrière-plan tirant sur le bleu-vert ou le vert-bleuté, étendue maritime pixelisée qui lui pique les yeux (trop de louanges serait douteux, n’est-ce-pas, et puis tout le monde ne voit pas la vie en bleu).
– Ce n’est pas la délicatesse qui l’étouffe, comme dirait l’autre. – Peut-on connaître ce qui motive ton agressivité, en ce jour de forte chaleur ? – Tu as vu ce qu’elle est en train de lire ?! C’est une véritable provocation ! – Les Demeurées ? La réalité est beaucoup plus simple, ma chère Léonie. Elle a poussé la porte d’une librairie, Le Cadran lunaire. Sur une des tables d’exposition, un titre a attiré tout particulièrement son regard. Elle a interrogé le libraire, lequel lui a fourni de manière très professionnelle des informations plutôt captivantes sur Jeanne Benameur. – Et d’après toi, en achetant ce livre au titre si évocateur, elle n’a pas pensé à nous un seul instant – ne serait-ce qu’une fraction de seconde ?! – Tu fais preuve d’un égocentrisme monstrueux ! Pourquoi diable es-tu toujours sur la défensive ?! Serais-tu devenue subitement « abrutie », à l’image des personnages de Jeanne Benameur ? – Tu m’insultes maintenant ?! – Eh oh, du calme ! Tu te prends pour la folle de Passy ou quoi ?! Ecoute plutôt ce portrait de la mère qu’on appelle La Varienne :
« Demeurée, c’est l’autre nom pour l’abrutie qu’elle est. Demeurée, oui, demeurée, devant la grille close, longtemps, sous la bruine rousse de septembre, jusqu’à ce qu’une jeune femme, l’institutrice, sorte et lui dise ‘Il faut partir maintenant’ » (page 22) « Empaquetée dans l’étouffement de ce qu’elle ne peut pas nommer, elle est demeurée » (page 23)
Quant à la fille, la petite Luce, c’est une fleur de rien du tout, une herbe folle :
« Dès que les paroles claires de Mademoiselle Solange menacent de pénétrer à l’intérieur d’elle, là où toute chose pourrait se comprendre, elle fuit. D’une enjambée muette, elle se niche où le plâtre du mur se délite, au coin de la grande carte de géographie, près du bureau. Entre les grains usés, presque une poussière, elle a sa place. Elle fait mur. Aucun savoir n’entrera. L’école ne l’aura pas. Elle demeure. Abrutie comme sa mère. Aimante et désolée ». (page 28)
– Je t’écoute. – A quel propos ? – Eh bien, on répond ensemble au courriel d’Andrea, non ? – Cette fille est complètement perchée – comme le corbeau de la Fable. Pourquoi perdre ton énergie à lui répondre ? – Tu n’as rien compris à son courriel ? – Ecoute. Cela me rappelle Boualem Sansal qui intervenait dans La Grande Librairie en novembre 2015, après les attentats. Il disait à peu près ceci : « Nous acceptons la Vie, comme ça, dans son absolu. On ne cherche pas à savoir d’où elle vient. Il n’y a aucun être humain parmi nous qui cherche à savoir d’où elle vient… Elle vient de Dieu ou elle vient de molécules qui se sont formées dans l’espace… ça ne nous [intéresse pas]. On existe. On vit. On a ce désir de vivre librement. » – Oui. Et alors ?
Objet : C’est quoi, ce titre ?! Jeudi 15 juin, 08:39 De : andreacouturet@orange.fr A : madetleo@gmail.com
« J’ai appris aussi qu’une vie ne vaut rien, mais que rien ne vaut une vie ». Les Conquérants, André Malraux, Grasset, 1928
Chère Madeleine, chère Léonie,
On dirait que vous prenez goût à votre nouvel environnement 2.0 – n’est-ce-pas, Léonie ?!
Je vais tenter de répondre à vos interrogationsquant à la signification du titre de ce blog car vous n’êtes pas les seules à ouvrir de grands yeux ronds. Vous êtes bien accrochées à vos aiguilles à tricoter ?! Alors, allons-y !
– Qui est Soa ? – Quoi ?! – Tu as besoin d’une prothèse auditive, Madeleine. Intra-auriculaires, contour d’oreilles… Un clic, et hop. JE TE DEMANDE QUI EST SOA ? – NE CRIE PAS !!! – Mais je ne crie pas. – Tu prétends ne pas connaître Soa ??? – Pourquoi devrais-je la connaître ? Les premiers commentaires postés sur ce blog sont signés Soa. Je repose ma question : c’est qui ? Dis-moi que ce n’est pas un robot – même féminin. – Eh bien, on pourrait dire que cette jeune femme, qui n’est pas un automate, symbolise à elle seule ce qu’il est convenu d’appeler un déclic. – Un déclic. Tu peux préciser. – Le mot n’est pas très poétique, j’en conviens, mais je n’en ai pas trouvé d’autre. Vois-tu, sans Soa, ce blog n’aurait jamais vu le jour.
– Eh bien, comment vas-tu depuis la dernière fois ? Tu parviens à apprivoiser ton nouvel espace-temps numérique ? – Je ne suis pas là. – Ah. Et t’es où ? – Dans le train. Attention, on entre dans un tunnel, ça va couper. – Ma pauvre Léonie, tu ne crois pas qu’il serait temps d’accueillir avec curiosité, bienveillance et pragmatisme cette époque nouvelle. Tu sous-estimes ses richesses et… – Silence ! Tu ne vois pas que je suis au Musée de la Vie romantique, en compagnie de Pierre-Joseph Redouté. J’aime tellement la délicatesse de son travail. Et ses roses sont tellement plus expressives que tes misérables campanules. – Elle a prévu de s’y rendre, je crois, dans les prochains jours. – Et c’est au tour de Thomas Pesquet, sur son compte Instagram de me faire les yeux doux. Il est de retour sur Terre demain ! Te rends-tu compte ?! Qu’est-ce qu’il m’a fait rêver, celui-là ! On peut dire qu’il est doué pour la communication… – Euh, tu es sûre que ça va ? – Quant à lui, j’adore ses créations si singulières. Encre de chine et vieux papiers. Encore une bien belle découverte ! – Euh… Tu veux boire quelque chose ? Un Vodka Martini ? – Il suffit d’un clic pour être ici et ailleurs. Vive Internet !