Pour Soa. Madeleine et Léonie #3

– Qui est Soa ?
– Quoi ?!
– Tu as besoin d’une prothèse auditive, Madeleine. Intra-auriculaires, contour d’oreilles… Un clic, et hop. JE TE DEMANDE QUI EST SOA ?
– NE CRIE PAS !!!
– Mais je ne crie pas.
– Tu prétends ne pas connaître Soa ???
– Pourquoi devrais-je la connaître ? Les premiers commentaires postés sur ce blog sont signés Soa. Je repose ma question : c’est qui ? Dis-moi que ce n’est pas un robot – même féminin.
– Eh bien, on pourrait dire que cette jeune femme, qui n’est pas un automate, symbolise à elle seule ce qu’il est convenu d’appeler un déclic.
– Un déclic. Tu peux préciser.
– Le mot n’est pas très poétique, j’en conviens, mais je n’en ai pas trouvé d’autre. Vois-tu, sans Soa, ce blog n’aurait jamais vu le jour.

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Jean Renoir

« Voulez-vous me dire où est l’importance, par exemple, d’Homère : parce que, entre nous, personne n’a lu Homère ; supposons que, dans cette cour, nous soyons six mille individus et que nous posions la question : l’un de vous a-t-il lu Homère ? Si les gens sont sincères, ils diront non ; néanmoins, Homère est très important. Il se produit une chose assez curieuse avec l’œuvre d’art, c’est que celle-ci dépasse son existence ; je ne sais pas pourquoi mais c’est un fait : c’est une influence indirecte. Remarquez, soyons francs, prenons n’importe quelle grande œuvre d’art, prenons les meilleurs tableaux du Louvre ; combien de français les ont-ils vus ?

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Claude Roy. 2

« (…) il est infiniment rare (…) qu’un homme vaille mieux que son œuvre, j’entends si celle-ci a vraiment une valeur artistique, une qualité littéraire.
Le monde serait simple, et peut-être ennuyeux, si les hommes de génie avaient du génie tous les jours, si les héros étaient des héros vingt-quatre heures sur vingt-quatre, si l’esprit n’avait pas ses contradictions, et le cœur ses intermittences, si le soleil ne portait pas d’ombres, si les êtres étaient tout d’une pièce, dans la grandeur comme dans la faiblesse, dans le bien comme dans le mal. Le monde serait simple si nous pouvions vivre en face de nos contemporains comme nous vivons à distance d’Eschyle, de Shakespeare et même de  Victor Hugo – à distance, et tellement plus près d’eux, parfois, que de ceux-là qui nous entourent et coexistent avec nous dans cette promiscuité qui s’appelle la vie ».

Défense de la littérature, Claude Roy, 1968

Ubiquité. Madeleine et Léonie #2

Madeleine et Léonie

– Eh bien, comment vas-tu depuis la dernière fois ? Tu parviens à apprivoiser ton nouvel espace-temps numérique ?
– Je ne suis pas là.
– Ah. Et t’es où ?
– Dans le train. Attention, on entre dans un tunnel, ça va couper.
– Ma pauvre Léonie, tu ne crois pas qu’il serait temps d’accueillir avec curiosité, bienveillance et pragmatisme cette époque nouvelle. Tu sous-estimes ses richesses et…
– Silence ! Tu ne vois pas que je suis au Musée de la Vie romantique, en compagnie de Pierre-Joseph Redouté. J’aime tellement la délicatesse de son travail. Et ses roses sont tellement plus expressives que tes misérables campanules.
– Elle a prévu de s’y rendre, je crois, dans les prochains jours.
– Et c’est au tour de Thomas Pesquet, sur son compte Instagram de me faire les yeux doux. Il est de retour sur Terre demain ! Te rends-tu compte ?! Qu’est-ce qu’il m’a fait rêver, celui-là ! On peut dire qu’il est doué pour la communication…
– Euh, tu es sûre que ça va ?
– Quant à lui, j’adore ses créations si singulières. Encre de chine et vieux papiers. Encore une bien belle découverte !
– Euh… Tu veux boire quelque chose ? Un Vodka Martini ?
– Il suffit d’un clic pour être ici et ailleurs. Vive Internet !

Juin 2017
© épaisseur sans consistance

Guy de Maupassant. 1

« Que de fois j’ai remarqué l’influence des appartements sur le caractère et sur l’esprit ! Il y a des pièces où on se sent toujours bête ; d’autres, au contraire, où on se sent toujours verveux. Les unes attristent, bien que claires, blanches et dorées ; d’autres égayent, bien que tenturées d’étoffes calmes. Notre œil, comme notre cœur, a ses haines et ses tendresses, dont souvent il ne nous fait point part, et qu’il impose secrètement, furtivement, à notre humeur. L’harmonie des meubles, des murs, le style d’un ensemble agissent instantanément sur notre nature intellectuelle comme l’air des bois, de la mer ou de la montagne modifie notre nature physique. »

Un portrait dans L’Inutile Beauté et autres nouvelles, Guy de Maupassant, 1890

Pour soi, en soi

Sur un papier vieilli, terni, une fillette me dévisage. Un fond gris au cadre blanc, une photographie sans âge. Trois ans à peine, en culotte courte, elle se distingue allègrement. Elle vient à moi faussement facultative et je surprends dans son approche une séduction désinvolte et fraîche. Sa jeunesse m’offense. Ses avances demeurent honnêtes mais je ne puis la rejoindre : à jamais je suis perdue car j’ai grandi. Sur d’autres visages jaunis, je perçois le défilé des âges… Dans une quotidienneté sans harmonie, sans éclat de sympathie. Entre ces masques sombres et sages, se joue une duplicité farouche, maligne à faire fondre le Miroir. Car d’outre-tombe, l’œil du Maître ne cherche qu’à envahir ma nature de sa propre authenticité. Et dans une pantomime d’absence grotesque, les masques aiguisent alors une rumeur folâtre : la petite fille que j’étais me prend pour son jouet.

Dans cette vaste projection blafarde, de lourdes menaces pèsent sur ma liberté.

Mars 1989
© épaisseur sans consistance

Fernando Pessoa. 1

« La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. La présence d’autrui dévie mes pensées ; je rêve cette présence avec une distraction d’un type spécial, que toute mon attention analytique ne parvient pas à définir (…).

Oui, parler avec les gens me donne envie de dormir. Seuls mes amis imaginaires, appartenant à un monde spectral, seuls les entretiens se déroulant en rêve possèdent pour moi une réalité véritable et un juste relief, et l’esprit se trouve aussi présent en eux qu’une image dans un miroir.

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