Jean Renoir

« Voulez-vous me dire où est l’importance, par exemple, d’Homère : parce que, entre nous, personne n’a lu Homère ; supposons que, dans cette cour, nous soyons six mille individus et que nous posions la question : l’un de vous a-t-il lu Homère ? Si les gens sont sincères, ils diront non ; néanmoins, Homère est très important. Il se produit un chose assez curieuse avec l’œuvre d’art, c’est que celle-ci dépasse son existence ; je ne sais pas pourquoi mais c’est un fait : c’est une influence indirecte. Remarquez, soyons francs, prenons n’importe quelle grande œuvre d’art, prenons les meilleurs tableaux du Louvre ; combien de français les ont-ils vus ?

Une proportion infime, peut-être un pour cent, peut-être un pour mille, je ne sais pas ; néanmoins, leur influence est évidente, l’influence sur la civilisation française… Prenez par exemple quelque chose qu’on a sous les yeux : la bonne architecture ; on a tout de même encore à Paris, quelques maisons qui sont prodigieuses, quelques vieilles maisons dans le Marais ; on regarde une porte avec des sculptures, des colonnes de chaque côté, et on est très heureux, n’est-ce-pas, on est transporté. Mais on est très peu à être transporté : la plupart des gens ne savent même pas qu’elle existe.

Je crois, voyez-vous que finalement l’œuvre d’art agit d’une façon occulte ; je crois beaucoup au radar dans la vie, le radar humain ; il y a une sorte de radar qui fait que l’œuvre d’art finit par influencer les gens ; mais ça n’influence pas directement. Je crois que le fait d’aller au Louvre et de dire : « Ah, je vais regarder la Joconde… Ah ! Je regarde la Joconde, comme c’est beau ! » – je crois que ça ne nous apporte rien. Mais si on sent la présence de la Joconde…

Les tableaux, chez soi, il faut les pendre au mur, non pas tellement pour les regarder, mais pour qu’ils vous influencent. »

Jean Renoir, Les Cahiers du Cinéma, janvier 1967

Note. Le texte est extrait des propos que le grand metteur en scène tint aux réalisateurs de l’émission télévisée « Cinéastes de notre temps ». Enregistrés et filmés dans la cour d’une auberge en Sologne, ces propos ont été ensuite publiés dans Les Cahiers du Cinéma.