Marcel Proust # 8

« L’œuvre de Sainte-Beuve n’est pas une œuvre profonde. La fameuse méthode, qui en fait (…) le maître inégalable de la critique du XIXe, cette méthode, qui consiste à ne pas séparer l’homme et l’œuvre, à considérer qu’il n’est pas indifférent pour juger l’auteur d’un livre, si ce livre n’est pas un «  traité de géométrie pure  », d’avoir d’abord répondu aux questions qui paraissaient les plus étrangères à son œuvre (comment se comportait-il, etc.), à s’entourer de tous les renseignements possibles sur un écrivain, à collationner ses correspondances, à interroger les hommes qui l’ont connu, en causant avec eux s’ils vivent encore, en lisant ce qu’ils ont pu écrire sur lui s’ils sont morts, cette méthode méconnaît ce qu’une fréquentation un peu profonde avec nous-mêmes nous apprend  : qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. Lire la suite

Claude Roy ~ 2

« (…) il est infiniment rare (…) qu’un homme vaille mieux que son œuvre, j’entends si celle-ci a vraiment une valeur artistique, une qualité littéraire.
Le monde serait simple, et peut-être ennuyeux, si les hommes de génie avaient du génie tous les jours, si les héros étaient des héros vingt-quatre heures sur vingt-quatre, si l’esprit n’avait pas ses contradictions, et le cœur ses intermittences, si le soleil ne portait pas d’ombres, si les êtres étaient tout d’une pièce, dans la grandeur comme dans la faiblesse, dans le bien comme dans le mal. Le monde serait simple si nous pouvions vivre en face de nos contemporains comme nous vivons à distance d’Eschyle, de Shakespeare et même de  Victor Hugo – à distance, et tellement plus près d’eux, parfois, que de ceux-là qui nous entourent et coexistent avec nous dans cette promiscuité qui s’appelle la vie ».

Défense de la littérature, Claude Roy, 1968