Marcel Proust. 4

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, 1913

« Mais ces soirs-là, où maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant « sans sonner », mais le double tintement timide, ovale et doré de la clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait : « Une visite, qui cela peut-il être ? » mais on savait bien que cela ne pouvait être que M. Swann. »


Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le professeur et la sirène, in Souvenirs d’enfance, Editions du Seuil, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, 2014 (première édition originale 1961)

« [J’ai oublié de dire que,] tout de suite après l’entrée de l’escalier, mais du côté extérieur, sur la cour, pendait le cordon rouge de la cloche que le concierge devait faire sonner pour avertir les domestiques que les maîtres étaient rentrés ou que des visiteurs étaient arrivés. Le nombre des coups de cloche, exécutés magistralement en obtenant, je ne sais comment, des coups secs et séparés, sans tintements gênants, était régi par un protocole rigoureux ; quatre coups pour ma Grand-Mère, la Princesse, deux pour les visites à la Princesse, trois pour ma Mère, la Duchesse, un pour les visites qu’elle recevait. Mais des malentendus avaient lieu, si bien que ma Mère, ma Grand-Mère et une amie qu’elles avaient prise en chemin étant parfois rentrées dans la même voiture, un véritable concert de 4 + 3 + 2 coups qui n’en finissait plus était exécuté. Les hommes (mon Grand-Père et mon Père) sortaient et rentraient sans que l’on sonnât pour eux ».

Note. Les passages entre crochets sont biffés dans le manuscrit (cf. traducteur)

Albert Cohen

« Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant« . A.C.

« Page blanche, ma consolation, mon amie intime lorsque je rentre du méchant dehors qui me saigne chaque jour sans qu’ils s’en doutent, je veux ce soir te raconter et me raconter dans le silence une histoire hélas vraie de mon enfance. Toi, fidèle plume d’or que je veux qu’on enterre avec moi, dresse ici un fugace mémorial peu drôle. Oui, un souvenir d’enfance que je veux raconter à cet homme qui me regarde dans cette glace que je regarde ». (page 7)

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Daniel Thaly

L’Île lointaine

« à Madame Segond-Weber

Je suis né dans une île amoureuse du vent
Où l’air a des odeurs de sucre et de vanille
Et que berce au soleil du tropique mouvant
Les flots tièdes et bleus de la mer des Antilles.

Sous les brises, au chant des arbres familiers,
J’ai vu des horizons où planent des frégates
Et respiré l’encens sauvage des halliers
Dans ses forêts pleines de fleurs et d’aromates.

Cent fois je suis monté sur ses mornes en feu
Pour voir à l’infini la mer splendide et nue,
Ainsi qu’un grand désert mouvant de sable bleu
Border la perspective immense de la nue.

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Nathalie Sarraute

« Je suis dans ma chambre, à ma petite table devant la fenêtre. Je trace des mots avec ma plume trempée dans l’encre rouge… je vois bien qu’ils ne sont pas pareils aux vrais mots des livres… ils sont comme déformés, comme un peu infirmes… En voici un tout vacillant, mal assuré, je dois le placer… ici peut-être… non, là… mais je me demande… j’ai dû me tromper… il n’a pas l’air de bien s’accorder avec les autres, ces mots qui vivent ailleurs… j’ai été les chercher loin de chez moi et je les ai ramenés ici, mais je ne sais pas ce qui est bon pour eux, je ne connais pas leurs habitudes…

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Jeanne Benameur. 1

« Un petit tableau »

Extrait de L’enfant qui de Jeanne Benameur, Actes Sud, 2017

Dans ce beau passage, il est question d’une oeuvre d’art – « un petit tableau ». Saurez-vous le reconnaître ? L’idée de ce billet me vient de Martine qui propose sur son blog un puzzle artistique tous les mardis et un puzzle poétique tous les jeudis (allez voir, c’est amusant, captivant et enrichissant !). J’ai tellement galéré pour identifier ce fichu tableau que je ne donne aucun indice. Na.

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Christian Bobin

« – C’est quoi, un livre inutile ?
– C’est un livre qui ne parle que des livres, comme celui-ci.
– Alors pourquoi l’écrire ?
– Les livres sont des boîtes à musique remplies d’encre. J’ai voulu recueillir, juste avant qu’elles s’éteignent, quelques notes grêles, quelques airs de berceuse.
– La littérature n’est rien de plus qu’une berceuse ?
– Ce serait déjà beaucoup si elle atteignait à la gaieté des airs qui endorment une enfance, cette gaieté mélancolique si étrange, reconnaissable des années après, douceur de l’éphémère, chagrin de l’éternel – ritournelle de quatre sous. »

Un livre inutile, Christian Bobin, Fata Morgana, 1992

Henri Michaux

Clown

« Un jour.
Un jour, bientôt peut-être.
Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.
Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.
Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.
D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînements « de fil en aiguille ».
Vide de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.

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