Daniel Thaly

L’Île lointaine

« à Madame Segond-Weber

Je suis né dans une île amoureuse du vent
Où l’air a des odeurs de sucre et de vanille
Et que berce au soleil du tropique mouvant
Les flots tièdes et bleus de la mer des Antilles.

Sous les brises, au chant des arbres familiers,
J’ai vu des horizons où planent des frégates
Et respiré l’encens sauvage des halliers
Dans ses forêts pleines de fleurs et d’aromates.

Cent fois je suis monté sur ses mornes en feu
Pour voir à l’infini la mer splendide et nue,
Ainsi qu’un grand désert mouvant de sable bleu
Border la perspective immense de la nue.

À l’heure où sur ses pics s’allument les boucans,
Un hibou miaulait au cœur de la montagne
Et j’écoutais pensif, au pied des noirs volcans,
L’oiseau que la chanson de la nuit accompagne.

Contre ces souvenirs en vain je me défends.
Je me souviens des airs que les femmes créoles
Disent au crépuscule à leurs petits-enfants ;
Car ma mère autrefois m’en apprit les paroles.

Et c’est pourquoi toujours mes rêves reviendront
Vers ces plages en feu ceintes de coquillages,
Vers les arbres heureux qui parfument ses monts
Dans le balancement des fleurs et des feuillages.

Et c’est pourquoi du temps des hivers lamentables
Où des orgues jouaient au fond des vieilles cours,
Dans les jardins de France où meurent les érables
J’ai chanté ses forêts qui verdissent toujours.

Ô charme d’évoquer sous le ciel de Paris
Le souvenir pieux d’une enfance sereine
Et dans un Luxembourg aux parterres flétris,
De respirer l’odeur d’une Antille lointaine !

Ô charme d’aborder en rêve au sol natal
Où pleure la chanson des longs filaos tristes,
Et de revoir au fond du soir occidental
Flotter la lune rose au faîte des palmistes ! »

Paris, Novembre 1907

Poèmes choisis, Daniel Thaly, Casterman, 1976

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