Echanges

« Dans les semaines qui ont suivi, la vie s’est organisée. Il y a eu des croisements. Marc Mazetti par exemple a vu un matin Béatrice Benoît dévaler les marches du perron et courir dans l’allée. Un instant il a cru qu’elle se précipitait vers lui. Il s’est figé. La peur qu’il soit arrivé quelque chose au vieil homme. Mais non. Elle était juste en retard, courait vers sa mobylette garée près de l’entrée. Elle est passée à côté de lui, a fait un signe de la main. Il se l’est rappelé après, plusieurs fois dans la journée. A chaque fois il en était heureux. C’était un geste amical. Il y avait donc entre eux une sorte de connivence, une familiarité. Oui, il en était heureux»

Ce matin-là, alors que je m’apprête à arroser mes géraniums, j’aperçois une tache qui s’agite sur le sol de mon balcon. J’ajuste mes lunettes. Pas de doute, il s’agit bien d’une punaise verte en mauvaise posture, ses trois paires de pattes en l’air. Je dépose mon arrosoir, cours chercher un morceau de papier et retourne sur les lieux du drame. Elle pédale toujours dans le vide, tourne sur elle-même. Allez, essaye de te redresser toute seule. Tu vas bien y arriver. Non, décidément, elle a besoin d’aide. Je connais l’issue de cette histoire, c’est peut-être pour cette raison que cette scène me fait sourire et qu’elle me rend joyeuse (Léonie aurait sans doute préféré une version plus nauséabonde de la fin mais elle n’a pas droit à la parole dans cet espace, n’est-ce-pas).
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Epistolaire ~ 2

Elle se procurait papier et enveloppes chez Benneton, boulevard Malesherbes, à Paris. L’esprit de cette maison de qualité, fondée en 1880 par Emile Benneton, graveur-ciseleur, convenait parfaitement à son goût pour la sobriété et le raffinement, pour le prodigieux savoir-faire des maîtres-artisans et enfin, pour l’amour de ce qu’elle appelait le Beau. Son choix se portait immanquablement sur un papier vergé ivoire au grammage classique. Elle s’appliquait, lorsqu’elle prenait la plume, à faire en sorte que le papier devienne non seulement « amoureux de l’encre » mais également, nonobstant sa densité, révélateur de la clarté de ce qu’elle avait à exprimer, à travers les délicates lignes filigranées. Elle s’installait alors dans le dix-septième siècle intimiste de Vermeer et revêtait, le temps d’une rêverie, la veste jaune d’Une femme écrivant une lettre, rendant son allure définitivement grotesque aux yeux de quiconque passait par là. Toutefois, même si la couleur jaune d’une étoffe ne parvenait pas, selon elle, à éclairer son teint chocolaté, elle affectionnait cette couleur par-dessus tout dans la nature : les œufs au plat, les champs de jonquilles, les bouquets de gerberas savaient la rendre joyeuse et surtout, les boîtes aux lettres de La Poste.

Octobre 2008
© andrea couturet

Astéroïdes. Madeleine et Léonie #9

Mad et Léo (Astéroides)

© andrea couturet

[On entend deux mouches voler. Puis, au bout de onze secondes et six centièmes, soit une éternité].

– Alors il paraît que nous sommes « attachantes et énigmatiques »…
– Mmm…
Joséphine, quel prénom ravissant ! Fin, poétique, scintillant.
– Primo, permets-moi de te dire que ta série adjectivale est d’une pauvreté sans nom. Deuxio, tu fais preuve d’une naïveté confondante. Si ça se trouve, il s’agit d’un pseudo.
– Un. Je ne te permets pas de me parler de la sorte. Deux. Un pseudo, et alors ?
[Tout à coup, elles se mettent à chuchoter. Impossible de percevoir le moindre écho de leur conciliabule. Puis au bout de quelques secondes].
– Ah ! Mon intuition me dit que Joséphine sait « voir les moutons à travers des caisses ». C’est pourquoi je crois intimement qu’elle est originaire de l’astéroïde B 612.
– Ben voyons. Seul le côté obscur de la Force pourrait lui donner ce genre de pouvoir.
– ARRETE TOUT DE SUITE CES INVECTIVES GROTESQUES ! N’oublie pas que l’hôpital psychiatrique est à deux pas.
– Oh là là, si on ne peut plus plaisanter. [à part soi. Il n’empêche que toutes ces filles qui se croient spéciales me donnent la nausée.]
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Douche froide. Léonie sans Madeleine #8

Léonie

© andrea couturet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

N’allez pas croire tout ce que vous raconte la vieille au chapeau rose (ah ah, le coup de l’aiguille à tricoter ! J’aime bien l’emmerder).

Certes, Andrea a fait des progrès non négligeables dans ses rapports au monde, aux autres, aux livres, bla bla bla. Mais il lui arrive encore parfois de connaître de fâcheuses piqûres de rappel. Un auteur adulé, idéalisé tombe de son piédestal en deux coups de cuiller à pot et bien entendu, il l’entraîne dans sa chute. A deux, c’est mieux, non ?
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La plume de Joséphine

Joséphine Lanesem

« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ! ». On pourrait appliquer ce mot de Baudelaire à l’exercice de style que s’impose et propose Joséphine Lanesem avec brio dans son recueil Je serai ta cage et ta forêt. A partir de cinq mots choisis par ses proches et amis, elle compose un récit pour chacun, « comme une histoire sur mesure », à la manière d’un musicien inspiré, échevelé.

La plume de Joséphine, c’est la « plume du joséphin, oiseau azuré des glaciers ». C’est la plume de l’oiseau de Paradis niché dans la transparence éclatante de L’Arbre du Paradis, incarné par le souffle des pinceaux de Séraphine de Senlis (quelle merveilleuse mise en bouche que la première de couverture !). C’est un don, un abandon qui a le bon goût de l’enfance, de l’étrangeté, de l’intériorité. Comme l’a souligné une grenouille amoureuse d’un hortensia (mais-pas-que), c’est surtout une déclaration d’amour à ses proches et amis – et aussi une offrande généreuse à ses lecteurs.

J’ai lu quelque part que la vie est « responsablement heureuse, malgré sa mélancolie« . Même si je soupçonne Joséphine de venir d’une autre planète, nous sommes bel et bien sur Terre dans son livre. Les personnages que l’on rencontre sont souvent abîmés par la vie. Et pourtant la légèreté pointe le bout de son nez à chaque page.

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Idéalisation. Madeleine sans Léonie #7

Léonie

© andrea couturet

Mais, où est donc passée mon aiguille ?! [Un temps] Non. Elle n’a pas fait ça. Ce serait pur enfantillage. LÉONIE ! RENDS-MOI IMMÉDIATEMENT MON OUTIL DE TRAVAIL ! Cette écharpe ne sera jamais finie à temps. Mais pourquoi je m’égosille de la sorte, moi, alors que je suis en si charmante compagnie ?

Ah, Christian Bobin ! Toute une époque. Depuis quelques jours, Andrea baigne dans une sorte de nostalgie distanciée. En effet, sur le blog de Martine, elle a découvert un nouveau lien, un « atelier à ciel ouvert », Nervures et entailles de Joséphine Lanesem : un lieu rafraîchissant, irrigué par une écriture soignée, exigeante, vivante et à l’identité formelle d’une sobriété résolument avantageuse – sauf peut-être la couleur indéfinissable de l’arrière-plan tirant sur le bleu-vert ou le vert-bleuté, étendue maritime pixelisée qui lui pique les yeux (trop de louanges serait douteux, n’est-ce-pas, et puis tout le monde ne voit pas la vie en bleu).

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Abrutissante. Madeleine et Léonie #6

– Ce n’est pas la délicatesse qui l’étouffe, comme dirait l’autre.
– Peut-on connaître ce qui motive ton agressivité, en ce jour de forte chaleur ?
– Tu as vu ce qu’elle est en train de lire ?! C’est une véritable provocation !
Les Demeurées ? La réalité est beaucoup plus simple, ma chère Léonie. Elle a poussé la porte d’une librairie, Le Cadran lunaire. Sur une des tables d’exposition, un titre a attiré tout particulièrement son regard. Elle a interrogé le libraire, lequel lui a fourni de manière très professionnelle des informations plutôt captivantes sur Jeanne Benameur.
– Et d’après toi, en achetant ce livre au titre si évocateur, elle n’a pas pensé à nous un seul instant – ne serait-ce qu’une fraction de seconde ?!
– Tu fais preuve d’un égocentrisme monstrueux ! Pourquoi diable es-tu toujours sur la défensive ?! Serais-tu devenue subitement « abrutie », à l’image des personnages de Jeanne Benameur ?
– Tu m’insultes maintenant ?!
– Eh oh, du calme ! Tu te prends pour la folle de Passy ou quoi ?! Ecoute plutôt ce portrait de la mère qu’on appelle La Varienne :

« Demeurée, c’est l’autre nom pour l’abrutie qu’elle est.
Demeurée, oui, demeurée, devant la grille close, longtemps, sous la bruine rousse de septembre, jusqu’à ce qu’une jeune femme, l’institutrice, sorte et lui dise ‘Il faut partir maintenant’ » (page 22)
« Empaquetée dans l’étouffement de ce qu’elle ne peut pas nommer, elle est demeurée » (page 23)

Quant à la fille, la petite Luce, c’est une fleur de rien du tout, une herbe folle :

« Dès que les paroles claires de Mademoiselle Solange menacent de pénétrer à l’intérieur d’elle, là où toute chose pourrait se comprendre, elle fuit. D’une enjambée muette, elle se niche où le plâtre du mur se délite, au coin de la grande carte de géographie, près du bureau.
Entre les grains usés, presque une poussière, elle a sa place. Elle fait mur. Aucun savoir n’entrera. L’école ne l’aura pas.
Elle demeure. Abrutie comme sa mère. Aimante et désolée ». (page 28)

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La Pléiade

Lire me transporte.

Je me faisais une joie de passer ma soirée en compagnie de Nathalie Sarraute. Dans ma bibliothèque, mes livres sont plus ou moins classés par ordre alphabétique. Pourtant, à la lettre S et dans son voisinage le plus proche, après plusieurs vérifications, je dois me rendre à l’évidence : pas de Tropismes en édition de poche !

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Epistolaire ~ 1

Ecrire. Comment le pourrait-elle, incapable d’imaginer sa propre vie, d’incarner son propre rôle ? Car il s’agit bien d’imagination, n’est-ce-pas, « cette reine des facultés ! », chère à Baudelaire. Il ne suffit pas de savoir bien écrire – ne lui avait-on pas dit, à de nombreuses reprises, qu’elle savait bien écrire ? mais, que signifie bien écrire ?
D’après Simon Leys, « ce qui permet aux grands artistes et écrivains de créer, ce n’est pas l’intelligence (…) ; ce n’est pas la sensibilité non plus (…) ; ce n’est pas une question d’éducation ni de goût (…). La vraie source de toute création, c’est l’imagination. » Depuis toujours pourtant, elle avait l’intime conviction que là était son unique dessein : écrire. Cependant, qu’avait-elle de si intéressant à dire au monde ? Dépourvue de cette redoutable chimère et à l’heure où les technologies nouvelles envahissaient le monde à un rythme effréné, Camille Chautemps avait trouvé un moyen qui répondait humblement à son goût pour la chose écrite : la pratique épistolaire.

Octobre 2008
© andrea couturet