Guy Goffette # 2

« La dernière image, c’est un homme en imperméable, chapeau sur la tête, qui arpente avec son ami Vuillard le musée du Luxembourg. L’année importe peu, la lumière extérieure est belle pour la saison. L’homme tout à coup s’arrête devant un tableau, son front se plisse, il se recule, change d’angle, rien à faire : les bras lui tombent.

Occupe le gardien, dit-il à Vuillard qui s’exécute à reculons. L’homme sort de sa poche une boîte de couleurs grande comme un paquet de cigarettes, un pinceau de quatre centimètres et, en deux temps trois mouvements, retouche le tableau, puis range son matériel, ni vu ni connu. Un grand sourire alors illumine son visage. Il rejoint Vuillard toujours en conversation, l’entraîne par le bras, lui explique : une de ses  toiles souffrait d’un défaut de jaune, elle n’en pouvait plus, il a fait ce qu’il fallait. Tout est bien, allons voir le printemps.

Vuillard est soufflé, il regarde l’homme qui marche à ses côtés : Pierre Bonnard a dix ans. »

Guy Goffette,  Elle, par bonheur, et toujours nue, Gallimard, 1998