Big Bang. Madeleine et Léonie # 34

Madeleine

 

 

 

– (in petto) « Ils avaient pensé avec quelque raison qu’il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir« .

 

 

Léonie

 

 

Quels crétins, ces humains. Le bordel qui règne sur la planète ne leur suffit pas, désormais l’espace est devenu un vrai bric-à-broc. C’est bien beau d’envoyer des sondes, des satellites et autres objets mi-cariens mi-robolants dans l’espace…

– (même jeu) « Si ce mythe est tragique, c’est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l’espoir de réussir le soutenait ? » (S’adressant à Léonie). Oh, tu pourrais lire ou chanter in petto, que diable !

– Tu me fatigues avec tes antiennes !

– (même jeu) « Les mythes sont faits pour que l’imagination les anime« .

– Mais comment vont-ils éliminer tous ces débris qui flottent au-dessus de nos têtes ? Avec de la poudre de perlimpinpin ? L’espace est devenu un vrai dépotoir. On met un pognon de dingue dans ces bibelots ! Mais à quelle fin ? 

– (à voix haute) « Je ne sais pas si ce monde a un sens qui le dépasse. Mais je sais que je ne connais pas ce sens et qu’il m’est impossible pour le moment de le connaître. »

– Ah ah, quelle blague ! Et quand bien même tout ce cirque aurait une once de sens (que dis-je, une once… un micro-nanogramme de sens !), qu’adviendrait-il de l’être humain ? Rien. Il continuerait de vaquer à ses occupations, tranquillement, comme si de rien n’était.

– (toujours à haute voix) « Le bonheur et l’absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L’erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l’absurde naisse du bonheur« .

– (avec un sourire de satisfaction) Par bonheur, je ne suis qu’un personnage de fiction.

– (in petto) « L’ouvrier d’aujourd’hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n’est pas moins absurde. Mais il n’est tragique qu’aux rares moments où il devient conscient« .

– (soudain, un doute tragico-absurde s’empare de son esprit). Saperlotte, suis-je réellement un être de fiction ? La question mérite d’être posée. Au fond, par quel truchement disruptif peut-on affirmer sans ambages que je suis née dans l’esprit croquignolesque et notablement humain de l’aut’e zigue alias Andrea Machin ?

– (même jeu) « Il n’est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris« .

– C’est vrai, quoi. Tout le monde est persuadé qu’Edmond Dantès a séjourné au Château d’If alors que tout le monde a oublié que Mirabeau y a été emprisonné. C’est tout de même ballot, non ? Qu’est-ce que cela signifie ? (elle se tourne vers Madeleine) Eh, vieille branche, d’après toi, qu’est-ce qui fait l’ipsėitė d’Edmond Dantès, de Leonard de Vinci ou d’Emma Bovary ? Pourquoi les humains pensent-ils que ces personnages ont réellement existé ?

– (regard à la Bette Davis). Eh bien, on peut dire que tu pratiques le saut de cabri avec aisance ! Tu en as fini avec ton abrutissante logorrhée ? Quel galimatias ! C’est toi qu’on devrait placer sur orbite ! (un temps) Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? 

– Ah ! Tu bottes en couche !

– Point du tout. A la fin de l’envoi, je louche. Où en étais-je ? Ah oui, eh bien, relis tes classiques ou consulte des spécialistes ! Ils sont légion. Le professeur Tournesol, Hercule Poirot, Umberto Eco pourront éclairer ta caverne. George Orwell, George Sand ou même Georges Vinteuil dont la biographie vient de sortir (*)…

– Mieux ! Un agent-double, Cyrano de Bergerac !

– Écoute, on ne va pas faire la liste de tout le gratin dauphinois et de Navarre… (un temps) Entre nous, ne penses-tu pas que, quelle que soit notre nature – chimérique, infrangible ou historique, nous sommes toutes et tous des personnages en quête d’auteur ?

– # platonversusdumbledore ! Réagissez !

– (avec gravité) Fruit d’un accident absurde – qu’il est convenu d’appeler le BigEt-en-même-temps-Bang, modèle cosmo-logico-économique controversé – d’un phénomène insondable, l’évolution, l’être humain est pétri de paradoxes, capable du meilleur comme du pire.

– Mesdames et Messieurs, c’était la minute philo de Madeleine. Ah ah ah ! Tu as trouvé ça toute seule ?! Attention, roulement de tambour… (elle imite la voix doucereuse de Madeleine avec l’intonation de Sarah Bernhardt) : L’Homme sait qu’il va mourir mais il se conduit comme s’il l’ignorait. 

– Pauvre nodocéphale. Écoute plutôt. « Ce monde en lui-même n’est pas raisonnable, c’est tout ce qu’on peut en dire. Mais ce qui est absurde, c’est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l’appel résonne au plus profond de l’Homme. » (elle relit lentement la phrase). 

– Oui, enfin… faut pas raconter des cracks. Ce n’est pas parce qu’il nous faut imaginer Sisyphe heureux qu’Antoine Roquentin n’aura plus jamais la nausée. Ça, c’est de la pipe.

– Pour toutes réclamations, leonie@carabistouilles. Crois-moi, l’être humain est gorgé de ressources. Aie confiance. Un esprit éclairé découvrira bientôt le moyen d’envoyer des nettoyeurs chargés de réduire en poussière d’étoile la pollution orbitale. C’est une question de temps, d’audace et de maïeutique

– Pendant ce temps-là, la danse macabre kafkaïenne des fainéants, flibustiers et autres réfractaires a encore de beaux jours devant elle.

Madeleine et Léo 2019


N.B. Les passages cités en bleu sont extraits du Mythe de Sisyphe d’Albert Camus, 1942.

(*) La vraie vie de Vinteuil, Jérôme Bastianelli, Grasset, 2019.

Ma participation au Jeu 43, Expressions macroniennes proposé par La Licorne du blog Filigrane. Les mots imposés étaient les suivants : croquignolesque, poudre de perlimpinpin, galimatias, truchement, ballot, saut de cabri, fainéants, réfractaires, logorrhée, antienne, in petto, disruptif, carabistouilles. Un mot manque à l’appel (larcin) mais d’autres expressions ont bien voulu se prêter au jeu.

© Andrea Couturet 2019

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