Jeanne Benameur ~ 3

« Lui, là-bas, en Afrique, il n’avait pas cherché à sauver l’humanité, il avait juste voulu sauver une femme. Une seule. Et inconnue.
Il ne sait toujours pas pourquoi. Parce qu’il faut se faire croire que la barbarie c’est pour les autres ? Pour rester humain au fond de soi, un peu ? A la fin d’une journée lestée de son pesant d’horreurs, comme chaque journée, il y avait eu cette femme devant une case restée miraculeusement debout. Exténuée de maigreur, son lait devait être tari depuis bien longtemps. Le bébé calé dans l’angle décharné du coude, elle essayait de faire entrer une cuiller en bois vide dans sa bouche. Il s’était arrêté, saisi. C’était la cuiller vide et ce geste obstiné de nourrir. Le bébé ne pouvait plus ouvrir la bouche. Le geste se répétait. Insensé. Inutile. Lui, Marc, voyait le vide de la cuiller qu’elle tentait de faire entrer dans la bouche du bébé auquel répondait le vide à l’intérieur de la bouche obstinément close, même plus capable de donner le change de l’ouverture. Voilà. Une mère et son enfant. Un microcosme absurde… la folie sans bruit qui s’empare des êtres. Parce que plus rien n’a de sens.
Cette nuit, Marc se dit que c’est ça qui l’avait fait se pencher, attraper cette femme, la charger sur son dos. Au geste vide de la mère ne répondait plus rien. Pour l’enfant c’était trop tard. Il savait que les hyènes s’en chargeraient.Il n’a pas porté une croix, lui. Il a porté une femme.
Il voulait sauver. Sauver. La vie qui restait encore dans cet être-là. Sur des kilomètres. Il se rappelle la douleur dans le dos, dans les bras, partout. Il se rappelle son corps endolori. Les autres avaient essayé de lui faire lâcher prise à coups de trique. Il avait dû tirer en l’air pour s’en sortir. Et elle, comme un sac sur son épaule, dans la nuit.
Ah oui, il s’était pris pour le Christ !
Il regarde les étoiles.
Il voudrait oublier tout.
Il ne peut pas.
Il ne pourra jamais ? Il faudra vivre et vivre encore avec ça ?
Marc Mazetti ne s’est plus jamais mis à genoux pour prier depuis.
(…)
Mais comment dire encore Je vous salue Marie ou Notre père qui êtes aux cieux ? Ces mots-là n’ouvrent plus rien. »

Jeanne Benameur, Profanes, Actes Sud, 2013 (pages 83-84)