Echanges

« Dans les semaines qui ont suivi, la vie s’est organisée. Il y a eu des croisements. Marc Mazetti par exemple a vu un matin Béatrice Benoît dévaler les marches du perron et courir dans l’allée. Un instant il a cru qu’elle se précipitait vers lui. Il s’est figé. La peur qu’il soit arrivé quelque chose au vieil homme. Mais non. Elle était juste en retard, courait vers sa mobylette garée près de l’entrée. Elle est passée à côté de lui, a fait un signe de la main. Il se l’est rappelé après, plusieurs fois dans la journée. A chaque fois il en était heureux. C’était un geste amical. Il y avait donc entre eux une sorte de connivence, une familiarité. Oui, il en était heureux»

Ce matin-là, alors que je m’apprête à arroser mes géraniums, j’aperçois une tache qui s’agite sur le sol de mon balcon. J’ajuste mes lunettes. Pas de doute, il s’agit bien d’une punaise verte en mauvaise posture, ses trois paires de pattes en l’air. Je dépose mon arrosoir, cours chercher un morceau de papier et retourne sur les lieux du drame. Elle pédale toujours dans le vide, tourne sur elle-même. Allez, essaye de te redresser toute seule. Tu vas bien y arriver. Non, décidément, elle a besoin d’aide. Je connais l’issue de cette histoire, c’est peut-être pour cette raison que cette scène me fait sourire et qu’elle me rend joyeuse (Léonie aurait sans doute préféré une version plus nauséabonde de la fin mais elle n’a pas droit à la parole dans cet espace, n’est-ce-pas).

Plus tard dans la matinée, je sors pour aller faire quelques courses. Le dos légèrement arrondi, son pas est lent et prudent. De loin, son allure est plutôt distinguée. Pourtant, dès que cette petite dame arrive à ma hauteur (quel âge a-t-elle ? quatre-vingts, quatre-vingt-dix ans ? entre les deux, assurément), sa frêle silhouette diffuse un je-ne-sais-quoi de très cocasse. Tout d’abord, son chariot à provisions ‘six roues’, reconnaissable à mille lieues, qu’elle tire ou pousse (avec grâce) selon l’inclinaison du sol et dont le coloris orange-carotte à gros pois blancs me donne la nausée (mon aversion pour les carottes et les pois, quelque que soit leur apparence et leur couleur ?). Ensuite, sa tenue vestimentaire assez classique somme toute dans la forme mais coordonnée de façon désopilante dans le choix des pièces, des matières et des couleurs (ne dit-on pas que les vêtements ont une psychologie ?). Ainsi, je croise quotidiennement, depuis plusieurs années, ce petit bout de femme toujours coiffée d’un chapeau élégant qui, après mon Bonjour madame souriant et audible (je suis plus jeune, bien élevée et ma voix manque cruellement de puissance), me répond immanquablement Bonjour madame, de sa voix piquante et malicieuse, précédé d’un grand sourire… Ce qui me comble de joie pour la journée. Je ne cherche pas à aller au-delà de ce salut courtois et bienveillant – surtout pas (sauf si la vieille dame venait à se retrouver dans la situation désespérée de la punaise verte, cela va sans dire). Les relations humaines sont si complexes, si fragiles – et ma maladresse, hélas, si légendaire. « Tant que la politesse a le dessus, on ne peut rien savoir vraiment des gens. C’est toujours au moment où ça se fendille qu’on sait exactement de quoi le bois est fait ». C’est pourquoi je préfère préserver égoïstement la pureté de cet échange quelque peu protocolaire certes, mais qui appartient à ces liens infimes, paisibles, presque clandestins, qui me permettent de jouir pour l’éternité de cette « vision reposante de l’humanité ».

Note. Les passages en italique et entre guillemets sont extraits de Profanes de Jeanne Benameur, Actes Sud, 2013
Août 2017
© andrea couturet