Décollage. Madeleine et Léonie #24

Pour Hervé Gasser
L’Homme-oiseau qui fait des collages (mais-pas-que-et-tant-mieux)

– Oh, mais je vois qu’on ne se refuse rien ! Après le costume madras, une robe de Franck Depoilly !
– Un DANDY PAS COMME LES AUTRES qui réalise des merveilles à partir d’un COCON DE PAPIER.
– Inénarrable, cette robe. A mon sens, tu devrais t’en séparer illico – à la manière de Mademoiselle Mouton-Perrat Guibrunet, par exemplece serait d’un chic ! Tu manques de souplesse et de grâce mais crois-moi, ce serait plus prudent. Je te rappelle qu’au-delà de Fahrenheit 451, le papier…
– Cette robe est ignifugée, espèce de feu follet racorni.

Mad et Léo - Décollage

– Sapristi, qu’est-ce que tu fais ?! Et qu’est-ce qu’on fout dans cette mare de papier ?! Encore une idée baroque de l’autre illuminée ?!
– [dans un cri murmuré] Silence. Le FANTÔME DE MARGUERITE YOURCENAR, les yeux ouverts, horizontaux, expérimente avec soin les écritures plurielles DE l’EXIL.
– Encore une HISTOIRE à dormir debout SUR LA CORDE RAIDE DE L’ENFER. Euh… Tu peux sortir un instant de ton délire somme toute impromptu ?
– Attention, QUI TROP EMBRASE LE MYTHE DE L’EXASPÉRATION se voit de facto envoyé en ENFER.
– Ah ah ! Perdu ! Je viens d’utiliser le mot ENFER, malheureuse !
ENFER… Enfermement. L’ÉPREUVE DE LA SOLITUDE ne t’appartient pas, pyro-woman.
– As-tu seulement pensé au DÉSESPOIR DES lecteurs face à ce galimatias, pseudo PUZZLE LITTÉRAIRE ? Et les chiffres ? Où sont-ils ? N’ont-ils pas leur place, pauvres hères, dans ce jeu à la noix de coco ? Leur absence est éloquente, voire inquiétante…
– T’inquiète, ils jouent au Pouilleux, de l’autre côté d’un ABÉCÉDAIRE relié plein cuir en maroquin vert bouteille avec incrustations de mosaïques de chagrin multicolores.

Décollage 1

– A mon avis, on s’amuse mieux là-bas qu’ici !
– Mais pour qui te prends-tu, pauvre greluche ?! Tu ignores sans doute que, DANS LA TOURMENTE, STENDHAL a publié UN ROMAN ICARESQUE MORALEMENT INCORRECT.
– En VERSION ORIGINALE ?
– Et SUR PAPIER BIBLE, s’il-te-plaît. Il avait un SENS DU COMIQUE assez piquant, n’est-ce-pas ?

Décollage 3

– Il est vrai que tu l’as bien connu. Et le VAGUE A L’ÂME, tu en fais quoi ?! Trêve de plaisanterie, Madeleine… au-delà des FANTAISIES FUTURISTES et piquées de l’autre zigue qui – pendant qu’elle s’adonne à sa nouvelle lubie (pour combien de temps encore ?) depuis qu’elle est tombée sous le charme de ce Môssieur Gasser (on se demande bien pourquoi d’ailleurs car je te rappelle que ce garçon qui touite à tout-va – dans une vie antérieure pas si lointaine, si elle avait eu connaissance de cette information, elle en aurait fait un accident vasculaire cérébral mortel sur le champ des possibles – a fait preuve d’une insolence inouïe à notre endroit en nous qualifiant de « folles » et de « vieilles bavardes » –  gonflé, le mec… à moins qu’il n’agisse sous l’autorité et le contrôle d’une Intelligence Artificielle invertébrée, genre Marylin Minski
– Attention, terrain glissant voire chaud bouillant !

Icare

 

– Qu’est-ce que je disais… Ces parenthèses et ces tirets ne facilitent pas la clarté de mon propos, ni votre confort de lecture, pas vrai ? (Tiens, Icare… Pour ceux que ça intéresse, c’est ici ou ). Je disais donc que, depuis cette rencontre adhésive et incollable, notre Grande Prêtresse est incapable d’aligner trois mots sans son stic jaune et sa paire de ciseaux ! Sérieusement, peux-tu me dire quel est l’intérêt de coller des bouts de papier ? Elle se prend pour Herta Müller, ou quoi ?! Parce que, tu comprends, « Le papier c’est pour écrire, le chat c’est pour le rat. Le fromage c’est pour griffer » (1) et la presse écrite, eh bien… [elle semble s’étrangler] c’est POUR L’AMOUR DES MOTS.
– Oh, mais deviendrais-tu poète, tout à coup !
– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ! Je proteste ! Oh, la Grande Prêtresse ! Je récuse cette assertion funambulesque !
– Mais ma parole, tu es EN PLEINE CRISE DE NERFS ! Écoute, pour des raisons qui lui appartiennent, Andrea est coupée du monde actuellement et ne peut te répondre. Inutile donc de crier famine chez la Fourmi sa voisine. Pour en revenir aux collages, écoute plutôt ce qu’en dit l’inspirateur d’Andrea…
– L’aspirateur ???

 » Sous le titre Coupé du Monde sont réunis des collages de coupures du quotidien « Le Monde ». Débarrassés de tout élément permettant d’identifier leur contexte d’origine, ces assemblages fonctionnent comme un journal intime de tout le monde. Cette technique poétique, héritée des Cadavres exquis des Surréalistes, laisse la place à la trouvaille, la surprise, l’éblouissement et entretient un rapport à la vérité comme dévoilement, révélation. A l’ère numérique, ce geste graphique, réduit à son extrême simplicité et à sa fragilité, est une forme de couper/coller anachronique, mais la disposition des coupures, dans la page et entre elles, reste importante. Les proportions et les contrastes, les décalages et les alignements, les oppositions et les parallélismes donnent à voir. La typographie originelle et le papier journal gardent un fort pouvoir d’évocation (jusqu’à quand ?) : le monde et son actualité y persistent malgré l’intimité du propos, tandis que l’auteur semble disparaître dans l’anonymat d’un corbeau ou d’un maître-chanteur. Si la « rencontre fortuite » dont parle Lautréamont est le moteur de ces associations, le résultat n’est plus le fruit du hasard et s’apparente à une littérature sous contraintes, amie de l’Oulipo. L’auteur ne garde que ce qui lui est apparu sensible, pour interpeller le lecteur : j’ai ressenti ça, le comprends-tu ? L’as-tu vécu, toi aussi ? Nous avons cette expérience humaine en commun. »  (2)

– [émue] C’est… c’est de la peau de gaudes (3), n’est-ce-pas ?!
– Ne manque que des petites fleurs bleues et des petits cœurs rose bonbon autour de ta réplique. A défaut d’être découpée au cutter, elle est à couper au couteau, cette citation ! [elle se gausse bêtement].
– [angoissée, tout à coup] Ciel, j’ai perdu la trace du VAGABOND LYRIQUE !
– [sur les dents] Encore un Cadavre exquis qui a trop picolé… Je ne sais pas vous mais, moi… je suis complètement paumée, voire hors connexion. 😉
Le Joueur de flûte de Hamelin… Il cherche un « éditeur soigneux » pour ses travaux et… POUR L’AMOUR DES MOTS.

Décollage - Conclusion

– Vive le collage et les corbacs !
– Prêts pour le décollage de tout ce bordel, les gens ?!

Notes.
(1) La Cantatrice chauve, Eugène Ionesco, Première parution en 1970, Collection Folio, Gallimard (1972)
(2) herve-gasser.com/a-propos/
(3) Expression qui signifie « C’est excellent » en Franche-Comté.
Les coupures de presse sont issues des journaux et magazines suivants : Le Monde, Art et Décoration, Books et Le Magazine Littéraire. Je précise que ces deux derniers n’ont subi aucun dommage (et pis quoi encore ?!). Ils ont fait l’objet d’un photomontage.
© andrea couturet
Mars 2018

24 réactions sur “Décollage. Madeleine et Léonie #24

  1. Je ne doute plus un seul instant de la talentueuse disposition des traits lancés – à tout-va (touat! touat! anonent le choeur des vierges), cela va sans dire. Cela me rappelle la réflexion que je faisais à un peintre lettriste :  » On dirait les petites pâtes qu’on met dans le potage…  » Il s’était renfrogné d’un coup. Mais ça n’a rien à voir… Suis-je bête !

    Aimé par 1 personne

  2. Dites… Andréa… Il m’en a fallu du temps pour digérer votre hommage… et vous dire qu’en dehors du fait que vous évoquez mon travail, je trouve tout ça très beau : les vieilles pies dans une mare de mots et l’écriture sous contrainte superbement menée ! Il faudrait que je vous montre quelque chose (mais ça fait deux mètres de haut et un de large, donc je dois d’abord résoudre la question du comment le montrer). Par ailleurs, j’ai fini par la faire, cette page de « filature », comme vous.

    Aimé par 1 personne

  3. « Nous sommes tous incomplets, dit le Sage. Nous sommes tous partagés, fragments, ombres, fantômes sans consistance. Nous avons tous cru pleurer et cru jouir depuis des séquelles de siècles. »
    Marguerite aurait été ravie de faire la connaissance de Madeleine et Léonie…

    Aimé par 1 personne

Les commentaires sont fermés.