Patrick Süskind

« Cela fait trente ans que je sais lire, je n’ai peut-être pas lu beaucoup, mais j’ai tout de même lu un certain nombre de choses, et tout ce qui m’en reste, c’est le souvenir très approximatif qu’au deuxième volume d’un roman de mille pages, il y a quelqu’un qui se tue d’un coup de pistolet. Trente ans que je lis pour rien ! Des milliers d’heures, de mon enfance, de ma jeunesse et de mon âge adulte, passées à lire et à n’en retenir rien qu’un immense oubli. Et ne croyez pas que le mal s’atténue, au contraire, il empire.

Livre

Quand je lis un livre, aujourd’hui, j’en oublie le début avant d’être arrivé à la fin. Parfois, ma mémoire n’est même plus de taille à retenir la lecture d’une seule page. Et je suis là en train de dégringoler, comme si je me tenais par les mains, d’un alinéa au suivant, d’une phrase à l’autre, et bientôt j’en serai au point de ne plus pouvoir retenir que des mots isolés, jaillissant dans les ténèbres d’un texte à chaque fois inconnu, et jetant la brève lueur d’étoiles filantes le temps que je les lise, pour aussitôt sombrer de nouveau dans les flots noirs du fleuve Léthé et dans l’oubli total. Dans les conversations littéraires, il y a belle lurette que je ne peux plus ouvrir la bouche sans me déconsidérer affreusement, confondant Mörike et Hofmannsthal, Rilke et Hölderlin, Beckett et Joyce, Italo Calvino et Italo Svevo, Baudelaire et Chopin, George Sand et Madame de Staël, etc. Lorsque je cherche une citation que j’ai vaguement en tête, je passe des jours à compulser et à feuilleter, parce que j’ai oublié l’auteur et parce qu’en feuilletant je me perds dans les textes inconnus d’écrivains dont je n’ai pas la moindre idée, jusqu’à ce que, pour finir, j’aie oublié ce que je cherchais au départ ».

Amnésie littéraire in Un combat et autres récits, Patrick Süskind, Fayard, 1996
Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary

Illustration pixabay

6 réactions sur “Patrick Süskind

  1. Il n’est de bonne mémoire que celle qui oublie bien. Sinon, comment stocker ce fatras de fichiers temporaires, toutes ces consultations devenant historiques par la grâce de l’IA. Et le numérique est venu à point nommé pour recueillir et engranger toutes ces moissons tombant du cloud, cette nouvelle galaxie.

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