Vous avez un moment ? # 2

Ah, le voilà ! En effet, je conserve tout ! Écoutez.

« Votre lettre m’a effrayée. Si vous persistez à avoir pour principal objectif de connaitre toutes les sensations possibles – car, comme état d’esprit passager, c’est normal à votre âge – vous n’irez pas loin. J’aimais bien mieux quand vous disiez aspirer à prendre contact avec la vie réelle. Vous croyez peut-être que c’est la même chose ; en fait, c’est juste le contraire. Il y a des gens qui n’ont vécu que de sensations et pour les sensations ; André Gide en est un exemple. Ils sont en réalité les dupes de la vie, et, comme ils le sentent confusément, ils tombent toujours dans une profonde tristesse où il ne leur reste d’autre ressource que de s’étourdir en se mentant misérablement à eux-mêmes. Car la réalité de la vie, ce n’est pas la sensation, c’est l’activité – j’entends l’activité et dans la pensée et dans l’action. Ceux qui vivent de sensations ne sont, matériellement et moralement, que des parasites par rapport aux hommes travailleurs et créateurs, qui seuls sont des hommes. J’ajoute que ces derniers, qui ne recherchent pas les sensations, en reçoivent néanmoins de bien plus vives, plus profondes, moins artificielles et plus vraies que ceux qui les recherchent. Enfin la recherche de la sensation implique un égoïsme qui me fait horreur, en ce qui me concerne. Elle n’empêche évidemment pas d’aimer, mais elle amène à considérer les êtres aimés comme de simples occasions de jouir ou de souffrir, et à oublier complètement qu’ils existent par eux-mêmes. On vit au milieu de fantômes. On rêve au lieu de vivre.

Simone Weil

En ce qui concerne l’amour, je n’ai pas de conseils à vous donner, mais au moins des avertissements. L’amour est quelque chose de grave où l’on risque souvent d’engager à jamais et sa propre vie et celle d’un autre être humain. On le risque même toujours, à moins que l’un des deux ne fasse de l’autre son jouet ; mais en ce dernier  cas, qui est fort fréquent, l’amour est quelque chose d’odieux. Voyez-vous, l’essentiel de l’amour, cela consiste en somme en ceci qu’un être humain se trouve avoir un besoin vital d’un autre être, besoin réciproque ou non, durable ou non, selon les cas. Dès lors le problème est de concilier un pareil besoin avec la liberté et les hommes se sont débattus dans ce problème depuis des temps immémoriaux. C’est pourquoi l’idée de rechercher l’amour pour voir ce que c’est, pour mettre un peu d’animation dans une vie trop morne, me paraît dangereuse et surtout puérile. Je peux vous dire que quand j’avais votre âge, et plus tard aussi, et que la pensée de chercher à connaître l’amour m’est venue, je l’ai écartée en me disant qu’il valait mieux pour moi ne pas risquer d’engager toute ma vie dans un sens impossible à prévoir avant d’avoir atteint un degré de maturité qui me permette de savoir au juste ce que je demande en général à la vie, ce que j’attends d’elle. Je ne vous donne pas cela comme un exemple ; chaque vie se déroule selon ses propres lois. Mais vous pouvez y trouver matière à réflexion. J’ajoute que l’amour me paraît comporter un risque plus effrayant encore que celui d’engager plus aveuglément sa propre existence ; c’est le risque de devenir l’arbitre d’une autre existence humaine, au cas où on est profondément aimé. Ma conclusion (que je vous donne seulement à titre d’indication) n’est pas qu’il faut fuir l’amour, mais qu’il ne faut pas le rechercher, et surtout quand on est très jeune. Il vaut bien mieux alors ne pas le rencontrer, je crois.

Il me semble que vous devriez pouvoir réagir contre l’ambiance. Vous avez le royaume illimité des livres ; c’est loin d’être tout, mais c’est beaucoup, surtout à titre de préparation à une vie plus concrète. Je voudrais aussi vous voir vous intéresser à votre travail de classe, où vous pouvez apprendre beaucoup plus que vous ne croyez. D’abord à travailler : tant qu’on est incapable de travail suivi, on n’est bon à rien dans aucun domaine. Et puis vous former l’esprit.
(…)
Jouissez du printemps, humez l’air et le soleil (s’il y en a), lisez de belles choses. »

La condition ouvrière, Lettre à une élève (1934), Simone Weil, Gallimard, 1951

4 réactions sur “Vous avez un moment ? # 2

    • J’avoue que je n’avais pas ces questions en tête lorsque j’ai entendu les propos de Vincent Cespedes qui, eux-mêmes, m’ont fait pensé à Simone Weil.
      Ma réflexion portait plutôt sur le fait qu’aujourd’hui comme hier, ‘les gens’ pensent être DANS la vie, en recherchant, en vivant des sensations de toute sorte. Or, comme le dit SW, « la réalité de la vie, ce n’est pas la sensation », c’est tout le contraire (pour elle, cela se traduit par « l’activité – et dans la pensée et dans l’action » etc.). La sensation, c’est « le divertissement pascalien » dont parle Vincent Cespedes et je trouve qu’il parle plutôt bien de… cet objet dont on ne peut plus se passer !

      Sur ce, je m’en vais marcher un peu…
      🙂

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