Brouillon. Madeleine et Léonie #11

Mad et Leo (Fine fleur)

© andrea couturet

Rose est passée me voir cette nuit.
– Rose Trémière ou Rose Bonbon ?
– La plus délicieuse des Rose qu’il nous ait été donné de cueillir sur notre tortueux chemin. [elle est bouleversée]. Je me souviens encore des premières lignes de l’article paru dans le journal. « On apprend de source policière que le corps retrouvé lundi dernier dans le petit village de *** est bien celui de Rose de Laperle, fille unique de la riche héritière, Adèle de Laperle, décédée trois mois plus tôt à l’âge de 99 ans ».
– Au nom du ciel, Madeleine, ne reviens pas sur cette sombre histoire, lointaine et sans âge.
– Quelle étrangeté. Elle est entrée dans mon rêve sur la pointe des pieds en hurlant, en poussant des cris muets… Rose, la douceur incarnée devenue figure hurlante à la Bourdelle. C’était saisissant !
– Je n’ai jamais compris l’expression « fait divers ».
– Quant à Adèle, installée devant son lutrin en merisier – tu te souviens, en dépit de ses douleurs dorsales, elle écrivait toujours en position debout – elle n’en finissait pas d’écrire, d’écrire des lettres, des lettres à l’encre rouge, rouge-sang sur des feuilles de papier parcheminé ! Et les traits de son pâle visage avaient totalement disparu sous une sorte de rature à la fois grotesque et majestueuse, comme une signature définitive. Tout avait l’air si réel !
– Je t’en prie Madeleine. Calme-toi.
– Et Théophile ! Malgré des efforts acharnés, il ne parvenait pas à sortir du cadre en bois sculpté et doré, chargé de moulures fruitées, dans lequel il était enfermé ! Son portrait, animé par une force obscure, altéré par des soubresauts grimaçants, était devenu anonyme, illisible !
– N’était-il pas vêtu à la manière d’un Lord anglais ? Je me souviens que sa séance de pose avait duré des jours et des semaines, des années et des siècles, pour un résultat très médiocre, in fine.
– J’en tremble encore.
– Ecoute, tu sais que ton récit cauchemardesque se situe à des milliards d’années-lumière de la réalité.
– Serait-ce dans tes capacités d’aller me chercher un verre d’eau plate et un Doliprane. [Léonie s’éloigne en maugréant]. Cher Lecteur, après la disparition brutale et tragique de son mari (comprenez, Théophile) dans un accident ferroviaire au début des années 20…, Adèle de Laperle a pris la décision de vendre son hôtel particulier parisien pour se retirer à ***, dans la campagne beauceronne – lieu tenu secret pendant de nombreuses années. Rose avait alors choisi de rejoindre sa mère. Dès lors, les deux femmes vivaient recluses dans un corps de ferme typique de la région, entouré d’un vaste terrain dans lequel elles avaient aménagé, notamment, un jardin potager. Rose avait découvert la naturopathie quelques années auparavant. Dès l’aube, avec un enthousiasme teinté de mélancolie – juste avant de se rendre au petit bureau de Poste du village voisin (retenez bien cette information) – elle allait cueillir quelques fleurs, toutes sortes d’herbes et plantes, nommément des orties qu’elle préparait en soupe.
– Madame, pour vous servir. Tu parles toute seule, maintenant ?
– Ah, merci. Je parlais des soupes d’orties de Rose…
– … qu’Adèle refusait catégoriquement d’ingurgiter (elle avait bien raison sur ce coup-là). Laisse-moi raconter la suite de cette histoire qui ne manque ni de sel ni de piquant.
– Mais j’y pense. On pourrait peut-être laisser à Andrea le soin d’étoffer, de réinventer, de sublimer cette histoire et d’élaborer un texte autour du thème proposé par François Bon dans son Atelier d’écriture, Fantôme de soi écrivain. Qu’en penses-tu ?
– [gros soupir].
–  Ecoute plutôt la consigne. Il s’agit de construire un personnage, un écrivain, qui serait « une projection fictive de vous-même (…) le fantôme de vous-même écrivant », consacrant « sa vie à des problématiques d’écriture qui pour vous-même sont essentielles, et radicalement personnelles. Mais il ne laissera rien deviner en amont qui vous concerne, ou vous révèle ».
– Il reste du Doliprane, je crois.
– Andrea pourrait investir le personnage d’Adèle, épistolière éperdue de chagrin qui, chaque soir, s’installait devant son pupitre jusqu’à l’aube.
– Ou bien prendre le point de vue de Rose qui, chaque matin, après la cueillette de ses mauvaises herbes, et avant la première levée du courrier, enfourchait sa bicyclette pour se rendre au petit bureau de Poste du village voisin, afin de glisser dans la boîte aux lettres l’étrange, l’unique et volumineuse enveloppe que lui avait laissée sa mère sur un petit plateau d’argent – quelle misère.
– Une lettre par jour pendant plus de cinquante ans (dimanche et jours fériés compris)… Il n’y a là rien de bien singulier, me direz-vous.
Sauf que l’heureux destinataire des lettres de cette folle d’Adèle était ELLE-MÊME !
– Tu ne sais pas tenir ta langue, malheureuse !
Et croyez-moi, cher Lecteur, le clou de cette funeste histoire se niche dans un ailleurs que vous ne soupçonnez même pas.
– Ma parole, tu joues au clou sans tête.
– Au clown sans tête ? Qu’est-ce à dire ?!
– Ecoute, nous devons convaincre Andrea de se saisir de cette matière argileuse, tragique et légendaire pour en faire une sorte de songe fictionnel.
– Tu sembles oublier l’aspect le plus épineux de l’exercice. Il s’agit de construire un récit mettant en scène un auteur imaginaire, fantôme de soi – soit – dont l’œuvre n’a jamais été publiée car trop subversive, à tout le moins nuisible à la société dans laquelle elle a vu le jour (« livres oubliés, (…) destins étouffés, (…) folies d’œuvres ayant conduit à la folie tout court »). Selon François Bon, Antoine Volodine, inspirateur du thème de l’Atelier d’écriture proposé, compose dans son livre Écrivains « non pas des récits de vie, mais des récits d’interaction d’auteurs avec leur temps, quand bien même c’est le temps qui les brise ».
– Oui, et alors ?
– Alors, grâce à toi, j’ai une migraine épouvantable. Accorde-moi un instant. [un instant plus tard]. Primo, Andrea n’a aucune « problématique d’écriture » à défendre. Secundo, elle n’aspire en aucune façon à devenir ce qu’il est convenu d’appeler un écrivain.
– [un temps]. C’est bien là tout l’intérêt de cette (mal) heureuse farce, ma chère.

P.S.
[elles chuchotent]
– Dis-moi, il n’est pas un peu long, cet article ?
– Très certainement. C’est bien connu, les gens ne lisent pas les articles longs ou alors, ils commencent à lire les premières lignes puis passent rapidement à autre chose. Il en va de leur santé physique et mentale, tu comprends.
© andrea couturet
Septembre 2017

6 réactions sur “Brouillon. Madeleine et Léonie #11

  1. 😀 Je suis d’accord, cet exercice prend la tête et je n’ai pas moi non plus la moindre idée de ma problématique d’écriture (sinon j’écrirais des dissertation !) Mais j’admire les résultats des participants qui semblent y voir plus clair que nous dans cette histoire. Des textes riches et divers.

    J'aime

Les commentaires sont fermés.