Fernando Pessoa ~ 2

« Je comprends que l’on voyage si on est incapable de sentir. C’est pourquoi les livres de voyages se révèlent si pauvres en tant que livres d’expérience, car ils ne valent que par l’imagination de ceux qui les écrivent. Si leurs auteurs ont de l’imagination, ils peuvent nous enchanter tout autant par la description minutieuse, photographique à l’égal d’étendards, de paysages sortis de leur imagination, que par la description, forcément moins minutieuse, des paysages qu’ils prétendent avoir vus. Nous sommes tous myopes, sauf vers le dedans. Seul le rêve peut voir avec le regard ». (…)

« Voyager ? Pour voyager il suffit d’exister. Je vais d’un jour à l’autre comme d’une gare à l’autre, dans le train de mon corps ou de ma destinée, penché sur les rues et la places, sur les visages et les gestes, toujours semblables, toujours différents, comme, du reste, le sont les paysages.

Si j’imagine, je vois. Que fais-je de plus en voyageant ? Seule une extrême faiblesse de l’imagination peut justifier que l’on ait à se déplacer pour sentir. (…) C’est en nous que les paysages trouvent un paysage. C’est pourquoi, si je les imagine, je les crée ; si je les crée, ils existent ; s’ils existent, je les vois tout comme je vois les autres. A quoi bon voyager ? A Madrid, à Berlin, en Perse, en Chine, à chacun des pôles, où serais-je sinon en moi-même, et enfermé dans mon type et mon genre propre de sensations ?

La vie est ce que nous en faisons. Les voyages, ce sont les voyageurs eux-mêmes. Ce que nous voyons n’est pas fait de ce que nous voyons, mais de ce que nous sommes ».

Le Livre de l’intranquilité, Fernando Pessoa, 1982 – Traduction du portugais par Françoise Laye, Editions Christian Bourgeois

Une réaction sur “Fernando Pessoa ~ 2

  1. « La vie est ce que nous en faisons »… je vote (moi qui refuse de donner ma voix aux pions de l’échiquier sociétal), je vote pour cette opinion…
    La vie est comme une auberge espagnole : on y trouve ce que l’on y apporte (ça c’est de presque-moi).

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