Ça, c’est Isabelle Corlier

Drôle d’oiseau, Isabelle Corlier. C’est une scribouillasse. Voici la définition qu’elle en donne sur son blog.

« SCRIBOUILLARD (N.M)
Animal vertébré et bizarrement cortiqué, résidant principalement en Imaginaire. Obsédé compulsif de la page blanche.
Féminin : Scribouillasse. »

Le ton est donné. J’ai croisé le chemin d’Isabelle dans une galaxie endimanchée et silencieuse de la blogosphère, Le Silent Sunday. Et un beau jour, j’apprends qu’elle a publié son premier roman, un polar, Ring Est, aux éditions Ker, lequel a reçu le Prix Fintro Écritures Noires 2017. Maniaque de la page blanche donc mais également de la page noire. La quatrième de couverture est plutôt séduisante. 

« Le corps d’un homme battu à mort est découvert sur une aire de parking, non loin du Ring de Bruxelles.
Aubry Dabancourt, juge d’instruction, est chargé de l’enquête.
Une aubaine pour le magistrat qui compte bien tout faire pour que le mort emporte son secret dans la tombe. »

Ring Est

Non seulement je ne lis jamais de romans policiers mais ma connaissance de la Belgique est très limitée, pour ne pas dire nulle. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de visiter le plat pays. Si. Peut-être une fois, pendant ma période hystérico-AmélieNothombesque (c’était il y a fort longtemps). L’occasion ne s’est jamais présentée non plus.

Qu’à cela ne tienne, ces deux obstacles ne m’ont aucunement empêchée d’apprécier ce livre qui reste une vraie surprise.

Ainsi, dès les premières pages, on connaît le criminel. On sait qu’il est juge d’instruction, veuf et père d’une petite fille, Lily. Après une journée éprouvante, Aubry Dabancourt se retrouve sur le Ring de Bruxelles (l’équivalent du périphérique parisien), avec Lily, installée à l’arrière du véhicule ; quand tout à coup, un automobiliste lui fait une queue de poisson. « Ce salaud a failli nous tuer. Putain de journée« . Une situation de stress explosive, une course poursuite, une montée d’adrénaline (le mot revient très souvent dans ce livre), quelques noms d’oiseaux triés sur le volet : cet événement imprévisible, très fâcheux, très irritant aurait pu en rester là et s’évanouir de fatigue et d’ennui dans la nuit. C’est ce qui se passe d’ailleurs… jusqu’à ce que deux mots, deux petits mots de rien du tout prononcés par le chauffard provoquent une fureur pulsionnelle du juge, un effondrement de sa psyché et… la mort du conducteur fou. Le pouvoir des mots…

L’écriture d’Isabelle Corlier est énergique, voire énergétisante, portant la marque de son époque. Comme disait Flaubert,  « (…) il faut que les phrases s’agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance ». (*) Les feuilles des arbres de la forêt de Soignes, lieu du crime au sud-est de Bruxelles, composée essentiellement de hêtres, ont-elles cilées ? Qui sait. Tout au long du récit construit de manière chronologique et mené avec beaucoup d’aisance, l’auteur parvient à embarquer son lecteur dans les affres de l’esprit et du corps d’Aubry Dabancourt, grâce à une écriture d’une efficacité audacieuse. On ressent l’inquiétude, la peur, la terreur du juge à travers sa respiration, ses frissons, ses hésitations, ses muscles, son cœur, sa gorge, ses bras, son estomac, son visage – et tous ses « sens en alerte« .  Les autres personnages sont tout aussi bien dessinés et incarnés. Tous sont crédibles et on a hâte de savoir comment les uns et les autres vont évoluer dans cette histoire tragique. L’inspecteur chargé de l’enquête ? Je n’en dirais rien, si ce n’est qu’il ne ressemble ni à Hercule Poirot, ni à Jules Maigret.

Et puis, il est un personnage omniprésent dans ce livre, la Belgique et, plus précisément, Bruxelles et son agglomération. Et cette présence se traduit, notamment, dans la langue. C’est peut-être l’aspect le plus plaisant de l’écriture d’Isabelle Corlier : son livre est ponctué de patois bruxellois, le Brusseleir. Rassurez-vous, la traduction française figure en bas de page. Ainsi, un onuzel est un idiot, un klet, un bon à rien, un pey, un mec. Quelques mots de néerlandais aussi (Ongelooflijk ! Incroyable ? Nooonnn !), souvent imprononçables – ce qui fait leur charme.

On rencontre également d’autres bizarreries langagières, lexicales ou syntaxiques. Ainsi, j’aimerais bien savoir compter, par exemple, « trois mississipis » dans ma tête avant de répondre à quelqu’un mais sans note de bas de page, c’est difficile (page 230). Même Googueule est muet sur ce sujet. Quant à cette sorte d’incongruité syntaxique, croisée par deux fois, elle me laisse des étoiles piquantes dans les yeux. L’abréviation du pronom démonstratif  cela  (ça), placée en début de phrase :

« C’était ce qui avait plu à Aubry (…). Ça et le fait qu’il avait… » (page 27) et  » On va devoir démonter tout le coffre de la bibliothèque (…). Ça et l’isolation, c’est à remplacer d’office » (page 28).

S’agit-il d’une simple formule familière ou… (osons) d’une spécificité globalement belge ? Disons que dans une publication, et telle qu’elle apparaît ici (en début de phrase), je trouve ça bigrement insolite !

L’amour inconditionnel d’Isabelle pour la Belgique est prégnant. On se demande comment un aussi petit pays peut regorger d’un si grand nombre de talents. C’est très mystérieux. En vrac, pour n’en citer que quelques-uns, Magritte, Hergé, Edgar P. Jacobs, Maeterlinck (Ah, L’oiseau bleu, enchanteresse lecture), Simon Leys. Qui d’autre. Lukaku, Hazard, de Bruyne. Et… Le Chat (pas celui de Simenon mais l’autre) qui représente pour moi la quintessence de l’humour (par ailleurs, j’adore le Muscadet). Désormais, à cette liste non-exhaustive, je suis ravie d’ajouter le nom d’Aubry Dabancourt, notable magistrat devenu meurtrier l’espace d’un instant (sous l’autorité de son Ça ?).

Mais inutile de babeler davantage (bavarder, en Brusseleir… hé hé) – même s’il y aurait  encore beaucoup à dire. Allez plutôt faire un tour du côté du blog d’Isabelle Corlier, Acte 2, révélateur de son enthousiasme, son humour, son énergie. Ça et lisez son livre, bordel !

(*) Les Pensées, Gustave Flaubert, Jean-Yves Clément (présentation), Le Cherche Midi, Collection Les Pensées, 2015
© Andrea Couturet
Juillet 2018

18 réactions sur “Ça, c’est Isabelle Corlier

  1. Rhoooooo, bon ben je suis toute rouge (et non, CA n’est pas parce qu’on pèle de chaud….tiens, d’ailleurs, quand il fait si chaud à en être écrasés et qu’on ne sait plus respirer, on dit qu’il « fait douf ! »). Merci, merci, merci, Andréa !!! Tiens, voilà, je ne sais même plus quoi dire, tiens, tu m’as coupé le sifflet !

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