Black Dolls 2. Madeleine et Léonie # 26

Acte 1 à lire ici

ACTE 2
Personnages. Léonie, Madeleine, L’agent de surveillance, L’Homme à la chemise de papier,
Le jeune homme à la cravate rouge, Un garçon à la bouche cousue, La fillette en combinaison orange, Dorothée et les très nombreux personnages de la collection de Deborah Neff.
La scène se passe à La Maison Rouge, boulevard de la Bastille, à Paris.

(Madeleine et Léonie sont à la recherche de leur vieille amie Dorothée. Elles arpentent séparément les salles de La Maison Rouge).

LÉONIE. – (elle singe Madeleine). « Et-cesse-de-broyer-du-noir-c’est-fatigant ». Quelle plaie cette bouffonne. Bon, on va demander à ce monsieur. (à part) Sacrebleu, c’est le portrait craché de Prof (« Heigh-ho, heigh-ho, On rentre du boulot »). Pardonnez-moi cher Monsieur. Je suis à la recherche de Dorothée. Peut-être la connaissez-vous ? (un temps). Allô ? (elle s’approche et bredouille en anglais) Douyouno Dorothy ? Elle porte une robe de soie blanche, un turban orné d’un bijou quelque peu grotesque mais d’une élégance folle et…

Poupée 11«Je sais ce que ressent l’oiseau en cage, hélas !
Lorsque le soleil luit sur les hautes terres ;
Lorsque le vent caresse l’herbe naissante,
Et que le ruisseau court tel un flot de cristal ;
Quand chante le premier oiseau, que s’ouvre le premier bouton,
Et que son calice exhale un parfum subtil –
Je sais ce que ressent l’oiseau en cage !
Je sais pourquoi l’oiseau en cage cogne des ailes
Aux cruels barreaux qui rougissent de son sang ; (…)  » (1)

LÉONIE.- (elle l’interrompt). Je compatis, cher Monsieur. Sachez que Dorothée a subit le même sort que vous. Comme environ douze millions d’êtres humains. Et je ne parle ici que de la traite occidentale car il conviendrait d’ajouter à ce chiffre qui dépasse les frontières de l’entendement celui des traites orientale et intra-africaine (je vais me faire lyncher si je ne le précise pas). Mais comme les historiens ne sont pas d’accord sur les chiffres… (un temps) Bon, vous n’avez pas répondu à ma question. Peut-être aurais-je plus de chance avec ce jeune homme chapioté…

« Tante Suzanne a la tête pleine d’histoires.Poupée chapeau
Tante Suzanne a son cœur tout plein d’histoires.
Les soirs d’été sous la véranda de la façade
Tante Suzanne serre tendrement un enfant brun sur son sein
Et lui raconte des histoires.
Des esclaves noirs
Qui travaillent à la chaleur du soleil,
Des esclaves noirs
Qui marchent dans la rosée des nuits,
Des esclaves noirs
Qui chantent des chants douloureux sur les bords d’un immense fleuve. (…)  » (2)

LÉONIE.- C’était vous « l’enfant au visage sombre », n’est-ce-pas ? Votre tante me rappelle une autre Suzanne… « à moitié folle » qui préparait un « thé au jasmin » si délicat.

L’AGENT DE SURVEILLANCE. – Madame, je vais vous demander de ne pas franchir la ligne blanche.

LÉONIE. – (elle l’envoie sur les roses) La ligne blanche ?! Mais de quoi vous mêlez-vous ? Allez faire dorer vos idées noires au soleil ! Je suis chez moi, ici ! (à part) Quel blanc-bec, ce bolos. (au jeune homme à la cravate rouge). Dites, peut-être pourriez-vous me rendre un service… (elle murmure à son oreille).

(Pendant ce temps-là, Madeleine poursuit son enquête).

Garçon bouche cousue

 

 

MADELEINE. – Salut. Motus et bouche cousue ? Soit. Au-moins, ça a le mérite d’être clair. Euh… Vous avez un bouton bleu sur le nez, jeune homme…

Andrea - Capture

 

 

 

… Voyons si ces deux-là pourront éclairer ma lanterne… Oh, des sœurs jumelles !

LA FILLETTE EN COMBINAISON ET LÉONIE (ensemble). –

« Sachez que toute jeune, un destin qui semble cruel
M’arracha à la terre, heureuse, dit-on, d’Afrique ;
Quelle douleur atroce et quels tourments affreux
Déchirent-ils encore l’âme de mon père ?
C’est un cœur de pierre, ignorant la pitié,
Qui ravit à un père son enfant bien-aimée.
Voilà quel est mon cas. Comment, alors, ne prierais-je pas
Pour que d’autres jamais ne souffrent des tyrans ? » (3)

MADELEINE. – Jeune fille, votre témoignage est poignant. Hélas, le monde, depuis sa naissance, fourmille de cœurs de pierre. (un temps puis à Léonie) Bravo. Tu as voulu me rouler dans la farine de manioc. Eh bien, c’est raté.

LÉONIE. – Tu devrais essayer l’outrenoir… ça Soulages. Mon teint n’est-il pas plus lumineux ?

MADELEINE. – Je vois surtout que tu as bien progressé dans notre enquête.

LÉONIE. – Tu l’as dit, bouffite. Figure-toi que Dorothée n’a pas pu faire le déplacement. Trop fragile pour faire le voyage, elle est restée dans le Connecticut. Cela dit, sa photographie est exposée, là-bas.

MADELEINE. – Je vois. C’est la Poupée manquante de l’exposition. Quelle allure ! Toujours tirée à quatre épingles, toujours aussi coquette. Qu’a-t-elle donc à nous dire ?

« L’oiseau libre sautilleFig. 7
Sur le dos du vent
Et flotte en aval
Jusqu’à ce que s’achève cet élan
Et plonge ses ailes
Dans les rayons orange du soleil
Et ose défier le ciel. (…)
L’oiseau en cage chante
avec un trémolo de peur
des choses inconnues
mais espérées encore
et sa mélodie se fait entendre
sur la colline lointaine
parce que l’oiseau en cage
chante la liberté. » (4)

MADELEINE. – Que d’émotions. Viens, on lui enverra un petit bleu. (rêveuseJe serai ta cage et ta forêt écrivait Joséphine… (un temps) Il est où ton marchand de couleurs ?

LÉONIE. – Là-bas. Deux frères. Chemises roses et bottes de cuir.

(Trente minutes plus tard)

Fig. 8

 

Fig. 9

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LÉONIE. – Ah ah ! Tu as une peur bleue du noir ?!

MADELEINE. – Le café, très peu pour moi. Je préfère le chocolat avec un nuage de lait.

LÉONIE. – Raciste !

MADELEINE. – Cesse de noircir le tableau. Je te signale qu’il reste une salle à visiter.

LÉONIE. – Eh, Andrea ! Où est passé ton esprit de synthèse ? Cette visite n’en finit pas, ton histoire est cousue de fil blanc et mes pieds font grise mine. Prends un nègre si tu es incapable de conclure cette série noire ! Tout ça, à cause de cette Joséphine ! (sa voix s’élève comme la poussière) JE VEUX ME METTRE AU VERT devant Le Grand blond avec une chaussure noire, c’est possible, ça ?!

(à suivre…)


(1) Paul Laurence Dunbar, Sympathy from The Complete Poems of Paul Laurence DunbarNew York, Dodd, Mead and Company (traduction française non précisée).
On peut lire le texte original ici.
(2) Langston Hughes, Les histoires de tante Suzanne, in La cour couleurs, traduction François Dodat
(3) Phillis WheatleyTo the Right Honourable William, Earl of Dartmouth in Poems on Various Subjects, Religious and Moral, London, 1773
(4) Maya Angelou, I know why the caged bird sings (Je sais pourquoi l’oiseau en cage chante , © traduction française Collectif James Baldwin )
Fig. 1. Leo Moss (?-1936) Sans titre (Homme à la chemise de papier), États-Unis, Macon, Géorgie, début XXème, tissu, cuir, corps de poupée manufacturé, coton, yeux manufacturés, agent de noircissement
Fig. 2. Homme portant un costume trois pièces et une cravate rouge, États-Unis, fin XIXème, tissu, cuir, nacre, métal, peinture
Fig. 3 Garçon arborant un bouton bleu en guise de nez, États-Unis (Vermont ?), vers 1890-1900, tissu, boutons
Fig. 4 Fillette en combinaison orange et rouge, États-Unis, vers 1920-1930, tissu
Fig. 5. Photomontage de la Fig. 4
Fig. 6 Le costume de cette poupée, sa coiffe ainsi que ses bijoux « semblent indiquer qu’elle représente une femme de la bonne société des années 30. Les récits oraux entourant cette poupée racontent qu’elle appartenait à l’organisation maçonnique The Sisters of the Easthern Star (Les Sœurs de l’Etoile de l’Est). L’ordre Easthern Star, ouvert dès les années 1860 aux Africaines-Américaines, a pu compter parmi ses membres les plus célèbres Rosa Parks (1913-2005), figure emblématique de la lutte contre la ségrégation raciale dont on se souvient du refus de céder sa place à un passager blanc dans un bus de Montgomery, Alabama, en 1955″.
Fig. 7 Photomontage de la Fig. 8
Fig. 8 Femme vêtue d’une robe jaune canari, États-Unis (Maine ?), 1904, tissu, nacre
(références photographiques issues du catalogue de l’exposition)
Sauf mention contraire, photos et texte Andrea Couturet, 2018

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