Centenaire 5-1. Madeleine et Léonie #22

Titre

Pour ma Grand-mère paternelle

Première partie


Prologue

La bande à Mado

 

– Yé krik ? Est-ce que la cour dort ?
– Yé krak ! Non, la cour ne dort pas !
– Si la cour ne dort pas,
c’est Isidore qui dort,
à côté de Médor,
dans la maison de Théodore
sur un oreiller en or
pour deux sous d’or.
Yé Krik !
– Yé Krak ! (*)


SCÈNE 1
Madeleine, La Foule, Léonie

MADELEINE. – Yé mistikri ! Mado Madras

LA FOULE. – Yé mistikra !

MADELEINE. – Chers amis, je vous remercie d’être venus aussi nombreux. Mais… (elle secoue la tête énergiquement). Serions-nous à la fois dans un conte et dans une pièce de théâtre ?!

LÉONIE. – Bah, ça t’étonne. L’autre zigue ne maîtrise ni l’un ni l’autre. D’où le métissage incongru.

MADELEINE. – Mais, d’où tu sors, toi ?

LÉONIE. – D’un zeste de citron vert. Yé Krik.

Léonie 5-1

LA FOULE. – Yé Krak !

LÉONIE. – Ah ah ! Ils sont incollables sur les règles de la tradition orale, ces cocos-là.

MADELEINE. – N’insulte pas mon public, je te prie (un temps). Chères peluches, je m’en vais vous conter l’histoire d’un alignement parfait de planètes. C’est la rencontre improbable d’un siècle de petits choux à la crème frisée et d’un demi-siècle de Pain doux trempé dans un chaudeau métissé de cannelle, muscade et sapotille.

LÉONIE. – Y a pas de sapotille dans le seau d’eau.

MADELEINE (voix éraillée et chiffonnée). – Et… et si l’on trinquait, mes doudous ?! Andrea ne va pas tarder. Elle ne m’en voudra pas de commencer sans elle. Léonie, j’ai préparé ton ti’punch préféré. A part. Hé hé, j’ai ajouté une pointe de Bondamanjak dans son verre. Rira bien qui rira la dernière. (Elle prend une grande respiration et poursuit). Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très…

LÉONIE (elle prend l’accent créole mais ne prend pas son verre). – Tu fais fausse route, ma grande.

MADELEINE (après une quinte de toux claironnante). – Pardonnez-moi, cher Public, mais il est assez déstabilisant de conter fleurette dans un texte conçu pour une représentation théâtrale. (Elle poursuit avec une voix toussoteuse). Il n’y a pas si longtemps, dans un pays assez éloigné (tout est relatif, n’est-ce-pas) se préparait un événement sans précédent autour d’une figure pittoresque, élastique et vénérable. Ma grande amie Man’Clotilde, grand-mère d’Andrea, allait fêter ses cent ans.

LA FOULE. – Ooohhh !

LÉONIE. – Aaahhh ! Désormais, au cœur de la situation initiale, nous sommes.

MADELEINE. – Je laisserai le soin à Andrea qui nous rejoindra donc dans quelques minutes de vous transporter au cœur de cette fête exceptionnelle. Quant à moi, je m’attarderai sur les coulisses de notre séjour enchanteur. Le programme vous convient-il ? Yé Krik !

LA FOULE (en délire). – Yé Krak !

LÉONIE. – Ils frôlent la tèbètude, ces tamarins d’eau douce.

MADELEINE. – Quelle allégresse autour de nos retrouvailles ! Ah, se retrouver devant elle, après toutes ces années, fut une épreuve émotionnelle d’une rare intensité. Cela pourrait s’apparenter à une secousse de magnitude 9,71 sur l’échelle de Richter ! Le visage rieur et triomphant de Man’Clotilde, le jour de notre arrivée, restera à jamais gravé dans ma mémoire. Seule son enveloppe corporelle a profondément changé. Ses pattes d’aigrette neigeuse supportent désormais un corps frêle, desséché – néanmoins vigoureux – que la délicatesse des alizés n’aurait aucun mal à soulever jusqu’au sommet de La Rofusière. Mais l’aspect le plus bouleversant de cette rencontre est insoupçonnable, mes aminches : elle nous a re-con-nues !

LA FOULE (exaltée). – Yé Krak !

LÉONIE. – Quelle bande d’anacoluthes.

MADELEINE. – Côté cour, Man’Clotilde est vernie. En dehors de ses enfants, petits-enfants et arrières-petits-enfants, elle dispose d’un infirmier (plutôt beau gosse) qui vient la voir matin et soir. Avec bravoure, deux Fées veillent sur elle jour et nuit, à tour de rôle. Enfin, ses amis franchissent régulièrement le seuil de sa porte toujours ouverte. Bref, elle ne manque pas de compagnie. N’ayant plus l’usage de ses jambes, elle ne forme désormais qu’une seule et même entité avec son fauteuil et son repose-pied (ah ! ses petits pieds de popote !). A ce propos, laissez-moi vous dire que plusieurs fois par jour, elle pratique un exercice assez cocasse. Elle se plie en deux… au sens premier du terme.

LA FOULE (interloquée). – Ooohhh !

MADELEINE. – Soyez sans crainte, mes chats noirs. Installée sur son trône (Andrea l’appelle « Sa Majesté ma Grand-mère »), les jambes relevées horizontalement sur le repose-pied, elle penche tout son corps en avant et reste dans cette position pendant plusieurs minutes. Une illustration, peut-être.

Posture de la pince

LÉONIE. – Au fond, c’est une barge à queue noire qui maintient la souplesse de son dos, en pratiquant la posture de la Pince. Yé Krik.

LA FOULE. – Yé Krak !

LÉONIE. – La Pince ! Ah ah ah !!! Une centenaire qui fait la Pince !!! (son fou rire devient nerveux, elle est pliée en deux puis… bloquée).

(à suivre)

(*) Benzo raconte…, Ti-Jean, Ibis Rouge, 2000
Les épisodes précédents
Centenaire 1.
Centenaire 2.
Centenaire 3.
Centenaire 4.
© Photos et texte andrea couturet, sauf mention contraire
Février 2018

8 réactions sur “Centenaire 5-1. Madeleine et Léonie #22

  1. J’adore ta pièce antillaise en forme de conte !
    Mais, me semble-t-il, elle ressemble aux contes martiniquais (Yé krik, yé krak) et je ne crois pas qu’on emploie cette expression en Guadeloupe. C’est pourtant agréable à entendre.

    Aimé par 1 personne

    • Tiens. J’ai pourtant vérifié avant de me lancer dans cette aventure !
      D’après mes recherches, cette expression existe à la fois dans les contes martiniquais ET guadeloupéens.
      D’ailleurs, Benzo est guadeloupéen.
      😉

      J'aime

Les commentaires sont fermés.