Alain Prochiantz

« Pour reprendre une formule ancienne, sapiens est « anature par nature » [*], ce qui veut dire que c’est à la suite de son évolution biologique, donc naturelle, qu’il a subi une transition violente qui l’a pour ainsi dire « sorti de la nature ». Bref, nous sommes « entrés dans la clairière » [**] et il n’y pas de marche arrière. Sapiens est un animal tragique, comme individu conscient de sa finitude et aussi comme espèce dont la finitude est aussi certaine. J’y reviendrai, pas avant cependant d’avoir donné les clés biologiques (pas toutes certainement, faute de toutes les connaître ou de toutes les comprendre) de ce changement de phase brutal et irréversible. (…) 

Il ressort de cette analyse rapide que sapiens est, dès ses origines, un animal augmenté par la technique et une socialité poussée. Donc, continuité animale et rupture culturelle pour cet animal au destin social et technique. Avant même l’art, la technique est une composante essentielle de la culture humaine ; elle est sans aucun doute la condition de sa survie. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne sera pas aussi la cause de sa perte, ainsi va le tragique. (…)Noix

Il reste que le point décisif sur lequel nous nous concentrerons est cet incroyable cerveau dont la nature nous a affublés ou, plutôt, qu’elle a rendu possible et qui porte une responsabilité décisive dans cette continuité/rupture avec le monde animal.

Pour poser le problème le plus simplement du monde, le cerveau sert à bouger et met en relation le monde sensoriel et le monde moteur. Je bouge (ou reste immobile) parce que je vois ou entends, sens, désire… De ce fait, il existe une relation de linéarité, chez les primates, entre la taille du corps et celle du cerveau [***]. Or, cette relation conservée entre le chimpanzé, le gorille ou l’orang-outan se perd dès qu’on passe chez les hominidés (…). Le point extrême de cette anomalie est atteint avec sapiens qui se trouve porteur d’un cerveau de 1 400 centimètres cubes, quand 500 suffiraient largement, étant donnée sa taille, aux fonctions sensori-motrices d’un primate de base. Bref, pour le dire lapidairement, nous avons 900 centimètres cubes « de trop ». Sur 1 400, ce n’est pas rien. »

[*] A. Prochiantz, La Biologie dans le boudoir, Odile Jacob, 1995
[**] « Pour reprendre l’image heideggérienne. »
[***] Cette linéarité se retrouve au niveau du nombre des neurones.

Extraits de Qu’est-ce que le vivant ?, Alain Prochiantz, Seuil, 2012 (pages 83-84-85-86)

Alain Prochiantz, neurobiologiste, est titulaire de la chaire des Processus morphogénétiques au Collège de France. Il a récemment publié Géométries du vivant (Fayard, 2008) et, avec Jean-François Peyret, Les Variations Darwin (Odile Jacob, 2005).
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