Au commencement

Zut. Fin 2017, il était au Théâtre du Rond-Point, à Paris. Je connais ce théâtre. Quelle pièce ai-je donc vue dans ce théâtre. Non. Ce n’est pas possible. Mais où donc avais-je la tête à la fin de l’année dernière. Fais quelque chose, bon sang. Pourquoi cette information m’a-t-elle échappé. POURQUOI. Peut-être devrais-je créer des alertes. « Jouissif et imperceptiblement drôle » d’après Libération. « Objet scénique non identifié » selon Le Monde. Lire la suite

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Ce matin, avant d’envoyer Sidonie dans ma Corbeille, j’ai repensé à ce que m’avait dit un ami il y a quelques mois à propos d’un autre billet : « Pourquoi as-tu supprimé ton dernier article ? Dès lors que tu publies un article, celui-ci ne t’appartient plus. Il appartient au lecteur. Tu n’as pas le droit de supprimer ainsi un article ! ».

Cette remarque surprenante mais pertinente soulève de nombreuses problématiques liées à la difficulté d’écrire, me semble-t-il : tout d’abord, à partir de quel moment considère-t-on qu’un texte est prêt à être publié ? (je ne m’intéresse pas ici à ceux qui font de la littérature leur « métier » (*), qui travaillent à une œuvre au long court mais de nous autres, blogueurs – quel vilain mot que j’emploie ici sans dédain – qui publient vaille que vaille des articles, billets et autres chroniques sur la Toile pour des raisons… diverses et variées – quant à moi, après huit mois de présence sur WordPress, je ne suis pas même certaine de savoir exactement pourquoi j’ai ouvert ce blog chronophage à souhait… Outre le plaisir de noircir du papier, la joie de la découverte, le partage de…). « Ne raconte pas ta vie. Concentre-toi sur ton sujet ». Lire la suite

Epistolaire ~ 4

Cependant, même si Camille vouait à l’institution postale un culte des plus ardents, elle n’appliquait pas l’ensemble des normes édictées par celle-ci, quant à la rédaction des adresses. Non seulement elle n’utilisait jamais d’enveloppes pré-casées, décidément trop éloignées de son idéal de beauté, mais elle se plaisait à ajouter, non sans un brin de malice, une virgule après le numéro de la voie, règle absolument prohibée, à tout le moins non recommandée par ladite institution. Lire la suite

Epistolaire ~ 3

Lorsqu’elle en croisait une, elle avait parfois une pensée bienveillante pour Susanita, le personnage de Quino, qui ne peut s’empêcher de penser, le visage dépité et les lèvres pincées : « Et dire qu’il n’y a pas moyen de savoir qui dit quoi à propos de qui ! ». Elle considérait le métier de facteur comme le plus beau métier du monde. Trier et distribuer le courrier à la campagne, quelle fabuleuse mission de service public ! Contre vents et marées, sa sacoche de facteur, en toile bordée de cuir, acquise auprès de la boutique du musée de La Poste, accompagnait tous ses déplacements. Lire la suite

Echanges

« Dans les semaines qui ont suivi, la vie s’est organisée. Il y a eu des croisements. Marc Mazetti par exemple a vu un matin Béatrice Benoît dévaler les marches du perron et courir dans l’allée. Un instant il a cru qu’elle se précipitait vers lui. Il s’est figé. La peur qu’il soit arrivé quelque chose au vieil homme. Mais non. Elle était juste en retard, courait vers sa mobylette garée près de l’entrée. Elle est passée à côté de lui, a fait un signe de la main. Il se l’est rappelé après, plusieurs fois dans la journée. A chaque fois il en était heureux. C’était un geste amical. Il y avait donc entre eux une sorte de connivence, une familiarité. Oui, il en était heureux»

Ce matin-là, alors que je m’apprête à arroser mes géraniums, j’aperçois une tache qui s’agite sur le sol de mon balcon. J’ajuste mes lunettes. Pas de doute, il s’agit bien d’une punaise verte en mauvaise posture, ses trois paires de pattes en l’air. Je dépose mon arrosoir, cours chercher un morceau de papier et retourne sur les lieux du drame. Elle pédale toujours dans le vide, tourne sur elle-même. Allez, essaye de te redresser toute seule. Tu vas bien y arriver. Non, décidément, elle a besoin d’aide. Je connais l’issue de cette histoire, c’est peut-être pour cette raison que cette scène me fait sourire et qu’elle me rend joyeuse (Léonie aurait sans doute préféré une version plus nauséabonde de la fin mais elle n’a pas droit à la parole dans cet espace, n’est-ce-pas).
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Epistolaire ~ 2

Elle se procurait papier et enveloppes chez Benneton, boulevard Malesherbes, à Paris. L’esprit de cette maison de qualité, fondée en 1880 par Emile Benneton, graveur-ciseleur, convenait parfaitement à son goût pour la sobriété et le raffinement, pour le prodigieux savoir-faire des maîtres-artisans et enfin, pour l’amour de ce qu’elle appelait le Beau. Son choix se portait immanquablement sur un papier vergé ivoire au grammage classique. Elle s’appliquait, lorsqu’elle prenait la plume, à faire en sorte que le papier devienne non seulement « amoureux de l’encre » mais également, nonobstant sa densité, révélateur de la clarté de ce qu’elle avait à exprimer, à travers les délicates lignes filigranées. Elle s’installait alors dans le dix-septième siècle intimiste de Vermeer et revêtait, le temps d’une rêverie, la veste jaune d’Une femme écrivant une lettre, rendant son allure définitivement grotesque aux yeux de quiconque passait par là. Toutefois, même si la couleur jaune d’une étoffe ne parvenait pas, selon elle, à éclairer son teint chocolaté, elle affectionnait cette couleur par-dessus tout dans la nature : les œufs au plat, les champs de jonquilles, les bouquets de gerberas savaient la rendre joyeuse et surtout, les boîtes aux lettres de La Poste.

Octobre 2008
© andrea couturet

La plume de Joséphine

Joséphine Lanesem

« Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense ! ». On pourrait appliquer ce mot de Baudelaire à l’exercice de style que s’impose et propose Joséphine Lanesem avec brio dans son recueil Je serai ta cage et ta forêt. A partir de cinq mots choisis par ses proches et amis, elle compose un récit pour chacun, « comme une histoire sur mesure », à la manière d’un musicien inspiré, échevelé.

La plume de Joséphine, c’est la « plume du joséphin, oiseau azuré des glaciers ». C’est la plume de l’oiseau de Paradis niché dans la transparence éclatante de L’Arbre du Paradis, incarné par le souffle des pinceaux de Séraphine de Senlis (quelle merveilleuse mise en bouche que la première de couverture !). C’est un don, un abandon qui a le bon goût de l’enfance, de l’étrangeté, de l’intériorité. Comme l’a souligné une grenouille amoureuse d’un hortensia (mais-pas-que), c’est surtout une déclaration d’amour à ses proches et amis – et aussi une offrande généreuse à ses lecteurs.

J’ai lu quelque part que la vie est « responsablement heureuse, malgré sa mélancolie« . Même si je soupçonne Joséphine de venir d’une autre planète, nous sommes bel et bien sur Terre dans son livre. Les personnages que l’on rencontre sont souvent abîmés par la vie. Et pourtant la légèreté pointe le bout de son nez à chaque page.

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La Pléiade

Lire me transporte.

Je me faisais une joie de passer ma soirée en compagnie de Nathalie Sarraute. Dans ma bibliothèque, mes livres sont plus ou moins classés par ordre alphabétique. Pourtant, à la lettre S et dans son voisinage le plus proche, après plusieurs vérifications, je dois me rendre à l’évidence : pas de Tropismes en édition de poche !

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Epistolaire ~ 1

Ecrire. Comment le pourrait-elle, incapable d’imaginer sa propre vie, d’incarner son propre rôle ? Car il s’agit bien d’imagination, n’est-ce-pas, « cette reine des facultés ! », chère à Baudelaire. Il ne suffit pas de savoir bien écrire – ne lui avait-on pas dit, à de nombreuses reprises, qu’elle savait bien écrire ? mais, que signifie bien écrire ?
D’après Simon Leys, « ce qui permet aux grands artistes et écrivains de créer, ce n’est pas l’intelligence (…) ; ce n’est pas la sensibilité non plus (…) ; ce n’est pas une question d’éducation ni de goût (…). La vraie source de toute création, c’est l’imagination. » Depuis toujours pourtant, elle avait l’intime conviction que là était son unique dessein : écrire. Cependant, qu’avait-elle de si intéressant à dire au monde ? Dépourvue de cette redoutable chimère et à l’heure où les technologies nouvelles envahissaient le monde à un rythme effréné, Camille Chautemps avait trouvé un moyen qui répondait humblement à son goût pour la chose écrite : la pratique épistolaire.

Octobre 2008
© andrea couturet

Métaphore inattendue

En ce lundi de début avril, dans le train qui m’emmène à Paris-Saint-Lazare, une femme est assise non loin de moi, de dos. Bouclés, fournis et courts, ses cheveux noirs de couleur orangée tendant vers le rouge témoignent avec éclat du plus mauvais goût, du plus mauvais choix de sa perruque. Corpulente, elle porte une longue robe très colorée – avec une prévalence de jaune vif – aux motifs floraux africains. Elle tient son smartphone à la manière d’une tasse de thé, le petit doigt en l’air, tout près de son oreille gauche. Sa main droite serait-elle plongée dans un paquet de madeleines ? D’imposants bijoux dorés ornent ses doigts et ses poignets – peut-être même son cou. Peints en vert façon menthe fraîche, elle semble fière de ses ongles.

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