La moisissure

Sous un loup de velours vert, à la manière d’une crêpe soyeuse, laiteuse, elle prend son envol. Château, verdure, lumière. Élégante, telle une raie sans queue de pie, elle joue au fantôme, avec une robe de mariée, avec une robe de soirée, dans la fureur des visages pâles, poudrés et masqués. Une cérémonie vert-de-gris qui n’aura duré que le temps d’une chanson. Soudain, dans la brume, au-delà de l’éclat des bulles de champagne, le bleu infini de ses yeux… A travers la rumeur des voix, la grâce de son air silencieux… Dans la fraîcheur de la nuit, la finesse de son teint bois de rose. Lire la suite

Urgences

A Londres, un jeune homme arrive, plié en deux, au service des urgences de University College Milk Tea Hospital, pour ce qui ressemble à un désordre viscéral. Il ne maîtrise pas très bien la langue de Shakespeare. Rapidement pris en charge, il répond tant bien que mal à l’interrogatoire d’usage… jusqu’à ce que le médecin lui demande : « How do you feel ? ».
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Echanges

« Dans les semaines qui ont suivi, la vie s’est organisée. Il y a eu des croisements. Marc Mazetti par exemple a vu un matin Béatrice Benoît dévaler les marches du perron et courir dans l’allée. Un instant il a cru qu’elle se précipitait vers lui. Il s’est figé. La peur qu’il soit arrivé quelque chose au vieil homme. Mais non. Elle était juste en retard, courait vers sa mobylette garée près de l’entrée. Elle est passée à côté de lui, a fait un signe de la main. Il se l’est rappelé après, plusieurs fois dans la journée. A chaque fois il en était heureux. C’était un geste amical. Il y avait donc entre eux une sorte de connivence, une familiarité. Oui, il en était heureux»

Ce matin-là, alors que je m’apprête à arroser mes géraniums, j’aperçois une tache qui s’agite sur le sol de mon balcon. J’ajuste mes lunettes. Pas de doute, il s’agit bien d’une punaise verte en mauvaise posture, ses trois paires de pattes en l’air. Je dépose mon arrosoir, cours chercher un morceau de papier et retourne sur les lieux du drame. Elle pédale toujours dans le vide, tourne sur elle-même. Allez, essaye de te redresser toute seule. Tu vas bien y arriver. Non, décidément, elle a besoin d’aide. Je connais l’issue de cette histoire, c’est peut-être pour cette raison que cette scène me fait sourire et qu’elle me rend joyeuse (Léonie aurait sans doute préféré une version plus nauséabonde de la fin mais elle n’a pas droit à la parole dans cet espace, n’est-ce-pas).
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Emoi muséo

Sous mes pas, l’éloquence du bois réinvente son humeur savante.

On connaît sa fin, cela seul nous retient. Sous le voile épais du miroir, se dessine l’âpreté des jours intemporels. A l’ombre d’une magie froissée par une source d’images fécondes, fécondité censurée par la Majuscule, je découvre, non sans amertume, les œuvres qui ne sont pas, qui ne sont plus. Je goûte au fruit stérile des longues dernières années et je suffoque avec elle. Décomposée, je navigue au bon gré de son cri, lourd d’ivresse maladive. Lire la suite

Selfie. Madeleine et Léonie #10

Madeleine et Léonie

 

 

– Oh dis donc, on dirait qu’on a vu le loup !
– Le loup ?! Il avait une tête de mort, alors.

Néon

 

 

 

 

– Pourquoi tu m’emmènes toujours dans des endroits improbables ?
– L’ambiance néon-violacé de cette boîte de nuit me rappelle la couleur de mon intestin grêle. Et tu n’es pas obligée de me suivre, patate.
– Ah oui… Et qui prendrait les selfis ? Avec tes mains briochées, tu peux à peine tenir deux aiguilles à tricoter…
– Occupe-toi donc de vivre l’instant présent, ma cocotte. Born to be alive

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Epistolaire ~ 2

Elle se procurait papier et enveloppes chez Benneton, boulevard Malesherbes, à Paris. L’esprit de cette maison de qualité, fondée en 1880 par Emile Benneton, graveur-ciseleur, convenait parfaitement à son goût pour la sobriété et le raffinement, pour le prodigieux savoir-faire des maîtres-artisans et enfin, pour l’amour de ce qu’elle appelait le Beau. Son choix se portait immanquablement sur un papier vergé ivoire au grammage classique. Elle s’appliquait, lorsqu’elle prenait la plume, à faire en sorte que le papier devienne non seulement « amoureux de l’encre » mais également, nonobstant sa densité, révélateur de la clarté de ce qu’elle avait à exprimer, à travers les délicates lignes filigranées. Elle s’installait alors dans le dix-septième siècle intimiste de Vermeer et revêtait, le temps d’une rêverie, la veste jaune d’Une femme écrivant une lettre, rendant son allure définitivement grotesque aux yeux de quiconque passait par là. Toutefois, même si la couleur jaune d’une étoffe ne parvenait pas, selon elle, à éclairer son teint chocolaté, elle affectionnait cette couleur par-dessus tout dans la nature : les œufs au plat, les champs de jonquilles, les bouquets de gerberas savaient la rendre joyeuse et surtout, les boîtes aux lettres de La Poste.

Octobre 2008
© andrea couturet

Astéroïdes. Madeleine et Léonie #9

Mad et Léo (Astéroides)

© andrea couturet

[On entend deux mouches voler. Puis, au bout de onze secondes et six centièmes, soit une éternité].

– Alors il paraît que nous sommes « attachantes et énigmatiques »…
– Mmm…
Joséphine, quel prénom ravissant ! Fin, poétique, scintillant.
– Primo, permets-moi de te dire que ta série adjectivale est d’une pauvreté sans nom. Deuxio, tu fais preuve d’une naïveté confondante. Si ça se trouve, il s’agit d’un pseudo.
– Un. Je ne te permets pas de me parler de la sorte. Deux. Un pseudo, et alors ?
[Tout à coup, elles se mettent à chuchoter. Impossible de percevoir le moindre écho de leur conciliabule. Puis au bout de quelques secondes].
– Ah ! Mon intuition me dit que Joséphine sait « voir les moutons à travers des caisses ». C’est pourquoi je crois intimement qu’elle est originaire de l’astéroïde B 612.
– Ben voyons. Seul le côté obscur de la Force pourrait lui donner ce genre de pouvoir.
– ARRETE TOUT DE SUITE CES INVECTIVES GROTESQUES ! N’oublie pas que l’hôpital psychiatrique est à deux pas.
– Oh là là, si on ne peut plus plaisanter. [à part soi. Il n’empêche que toutes ces filles qui se croient spéciales me donnent la nausée.]
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