Pour soi, en soi

Sur un papier vieilli, terni, une fillette me dévisage. Un fond gris au cadre blanc, une photographie sans âge. Trois ans à peine, en culotte courte, elle se distingue allègrement. Elle vient à moi faussement facultative et je surprends dans son approche une séduction désinvolte et fraîche. Sa jeunesse m’offense. Ses avances demeurent honnêtes mais je ne puis la rejoindre : à jamais je suis perdue car j’ai grandi. Sur d’autres visages jaunis, je perçois le défilé des âges… Dans une quotidienneté sans harmonie, sans éclat de sympathie. Entre ces masques sombres et sages, se joue une duplicité farouche, maligne à faire fondre le Miroir. Car d’outre-tombe, l’œil du Maître ne cherche qu’à envahir ma nature de sa propre authenticité. Et dans une pantomime d’absence grotesque, les masques aiguisent alors une rumeur folâtre : la petite fille que j’étais me prend pour son jouet.

Dans cette vaste projection blafarde, de lourdes menaces pèsent sur ma liberté.

Mars 1989
© andrea couturet

Epistolaire ~ 1

Ecrire. Comment le pourrait-elle, incapable d’imaginer sa propre vie, d’incarner son propre rôle ? Car il s’agit bien d’imagination, n’est-ce-pas, « cette reine des facultés ! », chère à Baudelaire. Il ne suffit pas de savoir bien écrire – ne lui avait-on pas dit, à de nombreuses reprises, qu’elle savait bien écrire ? mais, que signifie bien écrire ?
D’après Simon Leys, « ce qui permet aux grands artistes et écrivains de créer, ce n’est pas l’intelligence (…) ; ce n’est pas la sensibilité non plus (…) ; ce n’est pas une question d’éducation ni de goût (…). La vraie source de toute création, c’est l’imagination. » Depuis toujours pourtant, elle avait l’intime conviction que là était son unique dessein : écrire. Cependant, qu’avait-elle de si intéressant à dire au monde ? Dépourvue de cette redoutable chimère et à l’heure où les technologies nouvelles envahissaient le monde à un rythme effréné, Camille Chautemps avait trouvé un moyen qui répondait humblement à son goût pour la chose écrite : la pratique épistolaire.

Octobre 2008
© andrea couturet

Leurre

Leurre

Un vieux linge devenu rugueux ?
Un cliché inédit du relief lunaire ?
Un micro-organisme dangereux ?

Non, le résultat épatant d’un nettoyage chimique sur la peinture murale d’un immeuble en cours de ravalement.

Avril 2017
© andrea couturet

Métaphore inattendue

En ce lundi de début avril, dans le train qui m’emmène à Paris-Saint-Lazare, une femme est assise non loin de moi, de dos. Bouclés, fournis et courts, ses cheveux noirs de couleur orangée tendant vers le rouge témoignent avec éclat du plus mauvais goût, du plus mauvais choix de sa perruque. Corpulente, elle porte une longue robe très colorée – avec une prévalence de jaune vif – aux motifs floraux africains. Elle tient son smartphone à la manière d’une tasse de thé, le petit doigt en l’air, tout près de son oreille gauche. Sa main droite serait-elle plongée dans un paquet de madeleines ? D’imposants bijoux dorés ornent ses doigts et ses poignets – peut-être même son cou. Peints en vert façon menthe fraîche, elle semble fière de ses ongles.

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Marinière

Sarah Jane

Au cours de ma promenade matinale, je croise deux enfants en bas âge, accompagnés de leur nounou. « Bonjour ! » me lance le plus grand. Je lui réponds aimablement en lui faisant remarquer que nous portons le même genre de marinière. « Oui, on a le même pull ! » s’exclame-t-il. Alors que je poursuis mon chemin, j’entends derrière moi la même voix enfantine. « Sauf que le mien, il est en laine. En laine d’agneau ».

Illustration Sarah Jane

Avril 2017
© andrea couturet